Acta Structuralica

international journal for structuralist research

Journal | Volume | Article

229345

Le fait folklorique, acte de communication

Mihai Pop

pp. 9

Abstract

The second of three representative writings by the Rumanian ethnologist Mihai Pop, the present article is a reprint of the original paper published in 1971 in Acta Ethnographica number 19.

Le fait folklorique, acte de communication Pop Mihai; Archiving of XML in sdvig press database Open Commons December 12, 2019, 6:20 pm ( )

1Les recherches concrètes concernant particulièrement le phénomène folklorique vivant dans son contexte social, sont, sur le plan sociologique, fonctionnelles. On examine la fonction contextuelle des différentes catégories du folklore littéraire, musical et chorégraphique, des différentes coutumes. On prend en considération la dynamique des faits, dans le cadre des processus sociaux, les changements de fonction qui interviennent à différents niveaux contextuels.

2Lorsque l’investigation est rétrospective, on extrait de la réalité folklorique vivante les données qu’elle peut offrir pour l’étude de l’origine et du passé des faits étudiés.

3Mais, on n’en vient que rarement à connaître la fonction interne des faits étudiés, car on n’essaie pas conséquemment d’embrasser d’une manière cohérente le folklore dans une vision totale.

4Tout acte folklorique est un fait de culture et tout fait de culture suppose un échange: il est donc un acte de communication, étant donné que la société, réalité culturelle, est formée d’individus et de groupes qui communiquent entre eux, échangent leur biens. … «la communication,» dit Claude Lévi-Strauss, «s’opère au moins à trois niveaux: communication des femmes; communication des biens et des services; communication des messages. Par conséquent, l’étude du système de parenté, celle du système économique et celle du système linguistique offrent certaines analogies. Toutes trois relèvent de la même méthode; elles diffèrent seulement par le niveau stratégique où chacune choisit de se situer au sein d’un univers commun» (Lévi-Strauss 1958: 326-327).

5Les faits de folklore peuvent donc être étudiés dans une vision homogène, à l’aide des méthodes de la théorie informationnelle. La communication suppose un émetteur, un message et un récepteur. Le message — le fait de folklore comme tel — se réalise par un code. Il ne se situe pas seulement sur le plan social de l’activité d’échange, mais aussi au rang des structures profondes, là où se trouvent les rites, les mythes, la religion et l’art, en général sur le plan des produits d’échange. La connaissance du code, par lequel on communique le message et du niveau auquel cette communication est faite, relève de la stratégie propre à toutes les catégories folkloriques. Cela signifie les organiser dans un système basé sur une vision homogène et, par cela, comprendre la réalité folklorique dans sa totalité. Cette systématisation est nécessaire à toute recherche avancée dans le domaine de la culture. Les folkloristes ont, par rapport à de nombreux autres domaines des sciences sociales, l’avantage de travailler sur un matériel à formalisation intrinsèque avancée. Le caractère formalisé de certaines catégories folkloriques a été remarqué depuis longtemps. Les recherches plus récentes, en analysant et en généralisant, le considèrent de nos jours comme dominant pour la création populaire, le rapport au caractère collectif et à celui qui est traditionnel et arrive à de nouvelles conclusions sur la variabilité (Pop 1968: 1-15).

6P. Bogatirev et R. Jakobson montrent que: «l’œuvre littéraire est objectivée, elle existe concrètement, indépendamment du lecteur et tout lecteur s’adresse directement au texte. Mais l’œuvre folklorique ne suit pas la voie du lecteur au lecteur. Sa voie va de l’œuvre à l’interprète. L’interprétation de l’œuvre par le lecteur peut aussi être prise en considération en littérature, mais cela n’est qu un ingrédient pour sa réception et nullement la source unique, comme dans le folklore. Le rôle de l’interprète de l’œuvre folklorique ne peut nullement être confondu avec le rôle du lecteur ou de l’acteur qui revit une œuvre littéraire, ni même avec celle de son auteur. Du point de vue de l’interprète d’une œuvre folklorique, celle-ci apparaît comme un fait de langue, c’est à dire comme quelque chose d’impersonnel, un donné indépendant de l’interprète, même s il est propice à être changé, à recevoir de nouveaux éléments poétiques ou des éléments quotidiens. Pour le créateur d’une œuvre littéraire, un tel fait apparaît comme un fait de parole; il n’est pas donné à priori, et il est soumis à la réalisation individuelle. Donné, n’est que le complexe de l’œuvre d’art réalisé au moment respectif, sur l’arrière-plan duquel, c’est à dire sur l’arrière-plan de l’accessoire, peuvent être créées et enregistrées de nouvelles œuvres. Une différence essentielle entre le folklore et la littérature est que le premier se trouve sur la position de la langue, tandis que pour la seconde, la parole est spécifique» (Jakobson & Bogatyrev 1929: 905).

7L’analyse des plans sur lesquels se situent les communications est importante pour une approximation plus étroite de la fonction des faits de folklore et en directe dépendance de celle-ci, pour comprendre les sens que leur symbolique inscrit.

8Au-delà de la fonction contextuelle dont on a parlé, la fonction interne des faits de folklore peut être sacrale, cérémoniale, esthétique, scientifique, éducative, etc. La stratégie de la communication, donc le code, s’organise en rapport avec la fonction du fait communicable. Mais, des cumuls de fonctions peuvent exister dans le cadre des manifestations complexes et des processus de mutations fonctionnelles. On exige, dans le premier cas, la détermination exacte, tant du rapport entre les différents moments de la manifestation et les fonctions respectives, que l’etablissement des rapports interfonctionnels. Dans le second cas, il est nécessairc de tenir compte, tant de la fonction à laquelle on est arrivé par mutation que de la résistance des résidus de la fonction antérieure.

9Comme tout code, celui de communication des faits de folklore est un système constitué par rapport à la stratégie, donc une structure.. «une structure est un système de transformations, qui comporte des lois en tant que système (par opposition aux propriétés des éléments) et qui se conserve ou s’enrichit par le jeu même de ses transformations, sans que celles-ci aboutissent en dehors de ses frontières et qu’on fasse appel à des éléments extérieurs. En un mot, une structure comprend ainsi les trois caractères de totalité, de transformation et d’autoréglage» (Piaget 1968: 6-7). La détermination de la structure par analyse interne ne semble, dans l’étape actuelle de la recherche folklorique, être que sous-entendue. Considérant les résultats auxquels est parvenue la recherche structuraliste en anthropologie et même en folklore, je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’y insister. Les débuts, faits dans ce domaine par les chercheurs du folklore littéraire, montrent que cette démarche, de principe et de méthodologie, est valable.

10En appliquant l’analyse structurale aux différentes catégories folkloriques, aux différentes stratégies de l’acte de communication, nous parviendrons à une nouvelle systématisation des faits, à leur maîtrise plus exacte, nous nous rapprocherons encore d’un pas de la connaissance objective de la réalité folklorique. Nous déterminerons les modèles de leur macro- et microstructure.

11Le processus de modelage, passant aussi par différentes étapes qui correspondent aux différents stades de l’analyse interne, depuis le pré-modelage jusqu’au modèle qui peut être exprimé mathématiquement, devra remplir certaines conditions. «Nous pensons en effet — dit Cl. Lévi-Strauss — que pour mériter le nom de structure, les modèles doivent exclusivement satisfaire à quatre conditions.

12En premier lieu, une structure offre un caractère de système. Elle consiste en éléments tels qu’une modification quelconque de l’un d’eux entraîne une modification de tous les autres.

13En second lieu, tout modèle appartient à un groupe de transformations dont chacune correspond à un modèle de même famille, si bien que l’ensemble de ces transformations constitue un groupe de modèles.

14Troisièmement, les propriétés indiquées ci-dessus permettent de prévoir de quelle façon réagira le modèle, en cas de modification d’un de ses éléments.

15Enfin, le modèle doit être construit de telle façon que son fonctionnement puisse rendre compte de tous les faits observés» (Lévi-Strauss 1958: 306).

16La systématisation des résultats des analyses structurales tend au regroupement des phénomènes après avoir été analysés conformément aux loisde la structure objective des comportements ou des expressions mentales (Fleischmann 1966: 20). On peut parvenir ainsi à une "grammaire» du folklore dans sa totalité, non seulement de la littérature, mais aussi de la musique, des danses et des coutumes populaires (Jakobson 1965: 21-32) et (Sklovski 1969: 16, 218-224). Cette grammaire ne reproduira pas celle de la langue mais constituera un système cohérent de corrélations entre les éléments pertinents de chaque mode d’expression de la création populaire. Ce système, à son tour, se structurera sur différents plans, par exemple pour le folklore littéraire sur le plan de l’architechtonique — c’est à dire la structure compositionnelle — sur celui de la versification, sur celui des tropes, du message narratif, etc.

17En analysant la structure des catégories et en cherchant à détacher le système général des moyens d’expression, nous effectuerons, sans doute, un travail utile de connaissance objective et de systématisation de la réalité en apparence si complexe du folklore. Mais, il semble que, ce faisant, nous nous éloignons des créations comme telles, que nous considérons des réalisations artistiques, à valeurs et qualités stylistiques propres.

18Cependant, A. A. Potebnja affirmait, il y a près d’un siècle, qu’en littérature, et donc en folklore, l’œuvre littéraire est un signe avec une signification propre (Lotman 1964: 122). Les choses ainsi présentées, le problème se déplace du plan des jugements critiques de valeur, sur celui plus objectif de la sémiotique.

19Le signe, selon Ferdinand de Saussure, est une unité entre le signifiant et le signifié, qui ne deviennent réels que par lui et n’existent jamais seuls. Dans la logique du sensible, qui selon la conception de Cl. Lévi-Strauss est la logique de la pensée populaire, les signes sont en même temps empiriques et intelligibles. Ils régissent indissolublement la matière par laquelle se réalisent les œuvres folkloriques avec leur forme. La forme et le contenu jouent donc le rôle de signifiant et de signifié. Ils ne sauraient être analysés séparément, car nous ne les rencontrons que dans le signe. Dans chaque signe nous trouvons les traces d’un schéma conceptuel dont l’analyse est, en fait, l’analyse du contenu et de la forme. Ce schéma appartient à un système de symboles, c’est une "représentation». Donc, la symbolique est toujours présente dans une structure qui a un sens propre. La structure et la symbolique sont indissolublement liées, cette dernière étant, en fait, l’ensemble des lois structurales (Simonis 1968: 205-217).

20Par une nouvelle approximation, nous arrivons à la recherche sémantique des faits de folklore, et comme un dernier stade de regroupement des résultats des analyses, au détachement du système de pensée populaire qui se trouve à la base des faits et des phénomènes de folklore, à cette logique du sensible, du concret, dont parle l’anthropologie structurale moderne. Nous réussissons à connaître objectivement la réalité des œuvres folkloriques et leur sens profond, à détacher les lois d’après lesquelles elles s’organisent, leur logique interne, la pensée qui se trouve à leur base.

21Nous arrivons à placer la folkloristique au rang des sciences nomothétiques, aux côtés de la linguistique, et de l’anthropologie moderne.

22Nous créons la base scientifique pour déterminer la structure homogène du folklore et de ses variantes stylistiques, temporelles et territoriales.

23Je me suis permis d’exposer dans ce volume, dédié à notre cher collègue Gyula Ortutay, dont les contributions théoriques ont souvent orienté nos recherches, quelques idées d’avenir issues de la lecture des élaborées théoriques et méthodologiques modernes des disciplines qui s’occupent de l’étude de la culture populaire. Je l’ai fait pour stimuler, et aussi pour provoquer la réflexion et le dialogue

Publication details

Published in:

Apostolescu Iulian (2019). Romanian Structuralism. Acta Structuralica Special Issue 3.

Pages: 9

Full citation:

Pop Mihai (2019). Le fait folklorique, acte de communication. Acta Structuralica 3, pp. 9.