Acta Structuralica

international journal for structuralist research

Journal | Volume | Article

Des sémantiques structurales à une praxéologie

(re)fondations

Jean Giot (Namur University)

Abstract

Est analysée la séparation entre langage et pensée telle qu'elle est portée par les linguistiques cognitives, et sont éclairés les sources et les enjeux de l'ontologie qu'elles véhiculent.  Il est montré que, cependant, le développement des sciences et l'autonomisation de la sémiotique engagent à renouveler les problématiques, notamment celles de la linguistique de corpus. Les signes ainsi relèvent de fonctions différentielles et de transformations, dans des cours d'action productive et interprétative. La notion de zone distale, qui signifie dans l'entour humain la dimension spécifique de l'absence, est conçue comme fondatrice ; divers aspects en sont présentés comme héritages d'une fondation saussurienne et cassirérienne.

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1Le projet du présent texte est de dessiner pour son lecteur, en traversant des propositions théoriques de sémantique et de sémiotique, ainsi que certaines de leurs critiques et de leurs réélaborations, les linéaments d'une thèse de fort potentiel heuristique : les performances sémiotiques, textes inclus, relèvent, non d'une ontologie, mais d'une praxéologie, dédoublée en praxis génétique et praxis interprétative, dont la mise en relation «définit un des problèmes majeurs de l'herméneutique» (Rastier 2018a, 205). Cette visée se greffe sur un modèle dit quadripolaire. Il se décline de diverses façons, du signe linguistique à l'objet culturel en passant par l'accession de l'enfant à un ordre symbolique.

2Il s'est élaboré en un demi-siècle dans les études de François Rastier. Ses nombreuses publications, dont le présent texte retiendra quelques illustrations, sont nourries de l'histoire des sémantiques et des sémiotiques. Elles articulent à cette profondeur historique la constitution du programme de recherche susdit. Ce faisant, elles conjuguent des qualités épistémiques (manifestant une forme de savoir) et épistémologiques (rendant compte de cette forme de savoir) qui signalent «l'ouverture d'un domaine» et «la problématisation d'un champ» (Badir 2022, 151), référées à l'histoire interne des sémiotiques.

3Elles poursuivent ainsi avec leurs prédécesseurs et leurs contemporains des entretiens critiques. La distance qu'implique la critique est traversée de questions telles que : une sémiotique d'ambition fédérative peut-elle échapper à la catégorie de l'universel et aux programmes de naturalisation qui en sont l'effet et le motif ? Peut-elle aussi définir une originalité face à une prévalence du social conçu comme absolu ou originant ? ou encore face à l'histoire, dans la mesure où la temporalité propre aux cultures est celle de la transmission ? A ce titre, peut-elle se distinguer des disciplines logico-formelles auxquelles restent étrangères la diversité et la dimension textuelle des langues ? A quelles conditions peut-elle s'élaborer en corps théorique et en organon méthodologique d'une anthropologie sémiotique et d'une praxéologie ?

4Le transfert d'un modèle quadripolaire du signe aux activités sémiotiques des premiers apprentissages puis au modèle élémentaire de l'objet culturel atteste la ressource processuelle de ce projet scientifique : «Une théorisation ou une conceptualisation est à une théorie ou une méthode ce qu'une action est à un état.[...] La constitution y est toujours en cours ; elle ajuste la pratique épistémique au champ du pensable, en créant de l'homogénéité et de la cohérence dans le temps même de l'énonciation discursive» (Ibid., 155). Le mot constitution pèse ici son poids : les études de Rastier non seulement sont geste de programmation, mais ipso facto de constitution ; il met en œuvre «un domaine tout en le laissant à l'ouverture et à l'hétérogénéité de ce qui lui advient» (Ibid., 154) et de ce qui le suscite – les fondations saussurienne et cassirérienne, en développant les postulats que sont fonction différentielle et paradigme de l'absence : «action heuristique» sur fond «d'unité historiale» (Ibid., 157), y compris à travers les distances critiques qu'il instaure.

1 | Mise en perspective préliminaire.

5Deux textes donnent synthétiquement des repères dans la construction de ces problématiques qui partent d'une sémantique structurale à destination d'une praxéologie : la préface de 2016 à la réédition de Sens et textualité (1ère édition 1989), et un livre de 2018, Faire sens. De la cognition à la culture. Il y est montré comment la sémantique interprétative et la sémiotique développée par Rastier engagent un premier geste, radical, de rupture avec l'ontologie, laquelle postule un référent hors langues dans la constitution du sens : «L'objectivité imaginaire du référent concrétise la doxa en sommant les préjugés, comme on le voit aujourd'hui avec les ontologies» (Rastier 2018a, 15). Délaissant l'assise prétendue que seraient états de choses ou représentations de choses, une sémiotique d'inspiration saussurienne et cassirérienne «ne dépend d'aucune hypothèse sur l'esprit ni sur le monde [et] cette privation constituante lui permet de découvrir et de décrire la légalité propre du monde symbolique» (Ibid., 18) – par où la linguistique de corpus peut décrire «le sens des langues et des textes oraux et écrits sans faire appel à des réalités conceptuelles ou mondaines» (Rastier 2016, XII). Ce geste soustractif, épistémologiquement décisif, est bien l'analogue de celui de Saussure, qui notait : «en enlevant du langage la parole, le reste est la langue» (cité par Coursil 2015, 34).

6Cette sémantique rompt et avec des hypothèses universalistes (p.ex. celles qui, encore chez Greimas (Sémantique structurale 1966) «supposaient qu'une combinaison de quelques dizaines de sèmes puisse engendrer des millions de sémèmes» (Rastier 2023, 271)), et ipso facto avec le dualisme instruisant la perspective générative «qui dominait en linguistique (dans le courant chomskien) et en sémiotique (dans le courant greimassien). Elle est héritée des grammaires philosophiques antérieures à la linguistique comme science ; il s'agit toujours d'expliquer les phénomènes linguistiques 'de surface' par des opérations de la pensée sur des structures profondes, de type logique, dont on donne une représentation axiomatique» (Rastier 2016, XI).

7Dans la voie ouverte par la reconnaissance d'une légalité propre au sémiotique identifié comme part spécifique du milieu humain, les signes ne sont définissables ni comme «instruments de la pensée» ni comme «expressions de comptes-rendus de perceptions» (Rastier 2018a, 20) : leur caractérisation dépend de processus interprétatifs portant sur des perfor|mances complexes, lesquelles, à rebours de présupposés d'une pragmatique référée au hic et nunc, impliquent nombre d'objets absents (ainsi de la lecture, ou de théories scientifiques construisant de l'irreprésentable). Il s'agit là de «la rupture sémiotique» (Ibid., 25) spécifique de l'humain, qui sera thématisée ci-après au § 3.3. comme zone anthropique distale.

8Radicalement, cette sémiosis se marque langagièrement comme rupture avec les configurations en jeu dans le monde naturellement traité (il n'est pas amorphe), en mettant en œuvre des valeurs vides, paradigmatiques et syntagmatiques, c'est-à-dire des identités différentielles par exclusion et des unités (p.ex. une lexie) comme telles neutralisant leur complexité interne.

9À ces divers titres, la notion de différentiel est invoquée. Ce qui renvoie aux deux voies inégalement représentées dans les développements du saussurisme, la voie comparative et la voie axiomatique.

2 | Vers une sémiotique des langues : critiques de sémantiques.

10Rastier 2018a contient une rétrospective analytique du programme cognitiviste, articulée en trois périodes : linguistique cognitiviste orthodoxe (1965-1985), sémantique cognitive (1985-2000), néo-darwinisme (1995-aujourd'hui).

11Soit d'abord une description critique du cognitivisme orthodoxe comme processus de logicisation du sémiotique, où les signes sont réduits à des signaux, c'est-à-dire à «des phénomènes physiques de bas niveau» (Ibid., 42) et à des symboles logiques identiques à eux-mêmes dans toutes leurs occurrences. Les signes linguistiques en diffèrent cependant : en nombre indéfini et relevant de dualités (v. infra), ils ne sont ni des constantes ni des variables ; ils n'obéissent pas à un principe de composi|tionalité, mais à un principe de textualité ; alors que les symboles formels conservent la même référence, fût-elle inconnue, au cours du même calcul, la signification des signes relève d'une reconstruction toujours problé|matique, où s'intègrent leur diachronie et leur usage métalinguistique. Il se comprend de là que, dans ce courant d'étude, le «symbole logique» est investi de la quête millénaire de primitives, il figure le langage de la pensée jugé indépendant des langues. Ce modèle commande celui des ontologies.

12Pour la sémantique cognitive, «la psychologie» l'emporte sur la logique et «les phénomènes linguistiques sont rapportés à des processus mentaux censés les expliquer» (Ibid., 51). Ce qui implique (traditionnellement) que le langage soit un produit et l'instrument de «la pensée», conçue comme processus de connaissance. Soit on construit une théorie des idées ou des concepts auxquels la pensée est réduite (Langacker), soit sémantique et psychologie cognitive s'équivalent (Jackendoff). Ces positions, conformes à ce que Vandeloise (cité Ibid., 54) appelle «la croyance populaire qui voit dans le langage un appendice de nos facultés cognitives générales», illustrent en fait «un réductionnisme banal» (Ibid.), largement pré|saussurien. «L'unité de l'esprit humain n'étant généralement pas mise en doute, et les significations étant rapportées à des représentations ou des opérations mentales, personne ne formule l'hypothèse qu'il existe autant de sémantiques que de langues» (Ibid., 55).

13Nous dirions à ce sujet que les diverses formes de cognitivisme, ici mentaliste, mais aussi bien logiciste, confondent le rapport du particulier et du général, que pourrait viser une explication scientifique (quels qu'en soient les présupposés), avec le rapport du singulier et de l'universel, qui relève des fonctionnements sociaux (quelque six mille langues).

14Deux voies se sont ouvertes dans ces conditions à la sémantique cognitive. Soit la voie représentationaliste : sont censés être mis en rapport unités linguistiques et éléments de pensée – laissant intacte la question de leur effabilité – , sémantique d'une pensée réduite à la connaissance d'états de choses qui constituent son contenu informationnel objectif. Rastier y discerne un «aristotélisme scolastique appauvri» (Ibid., 56), tentant de rationaliser les langues «avec un insuccès constant» (Ibid., 57). Soit la voie opérationnaliste, partagée entre un courant dit de sémantique procédurale (Winograd), accordant à l'inférence, et non seulement à la référence, une place prépondérante, et un courant rapportant la signification à des opérations dans des espaces mentaux (Langacker, Lakoff), partant certes de la description des langues (objet), mais réduite à ouvrir une fenêtre sur la cognition (objectif) selon la «philosophie spontanée» qu'on a dite.

15Cet examen à la fois épistémologique et historique conduit à interroger ce qui fonde ces courants, ensemble et à travers leur divergences ou controverses. Rastier repère le rôle décisif d'une économie interne de ces linguistiques, «dominée par la tripartition syntaxe/sémantique/pragmatique reprise du positivisme logique» (Ibid., 58) et issue de la triade sémiotique d'Aristote phonè/pathemata/pragmata, transposée par la scolastique en vox/conceptus/res, reformulée encore chez Ogden et Richards en 1963, et remaniée par Morris et par Peirce, distinctement (Rastier 1990 ; aussi Rastier 2015, annexe 221 et sv.). Héritier en outre de la tripartition antique entre grammaire, logique et rhétorique, ce triangle classique signe/concept/objet a sans doute été

l'obstacle épistémologique principal qui a entravé le développement de la linguistique depuis la seconde moitié du XXème siècle [...] elle sous-tend les deux 'paradigmes' de la cognition et de la communication : la cognition est en rapport 'sémantique' avec le monde ; la communication en rapport 'pragmatique' avec la société (Rastier 2018a, 59),

16la syntaxe articulant les deux pôles. Outre cette conception sous-jacente à l'ensemble des doctrines parcourues, qui assigne sa place à la sémantique, Rastier relève une contradiction insoluble du cognitivisme classique :

le prétendu caractère formel des états et processus mentaux ne peut s'autoriser de la sémantique formelle contemporaine [...] En effet, la théorie de la dénotation directe développée par Carnap contient une nouveauté absolue dans l'histoire de la sémantique occidentale, la suppression pure et simple du concept comme intermédiaire entre le signe et l'objet (Ibid., 61).

17Précisément, pour dépasser les apories relevées dans les controverses de sémantique parcourues, qui se sont succédé en moins d'un demi-siècle, «il faudrait établir que le sens est non seulement distinct de l'espace comme du temps, mais encore qu'il se définit par une forme d'objectivité différente de celle du monde physique et du monde des représentations» (Ibid., 64). En effet,

quand on affirme l'irréductibilité des deux plans du langage pour les placer dans des domaines ontologiques différents, diverses formes de dualisme obscurcissent leurs rapports : le signifié est alors assimilé à du non-linguistique : des concepts d'objets dénotés, pour les cognitivistes ortho|doxes et les tenants des ontologies ; des représentations mentales, en psychologie et linguistique cognitives. On considère ainsi le sens comme transcendant au langage, qui n'en serait qu'un véhicule. [...] Comme, en bonne méthode spéculative, on part du déterminant, la pensée, pour parvenir au déterminé, le langage, le paradigme dominant reste génératif et non interprétatif : il part de structures invariables de la pensée pour parvenir aux structures variables des langues. Ainsi, les linguistiques génératives et énonciatives contemporaines, de Chomsky à Pottier, Greimas ou Culioli, maintiennent-elles un espace originel non linguistique (forme logique, lekton, etc.) et concordent sur ce point avec les linguistiques cognitives, qui toutes supposent un niveau conceptuel indépendant des langues. (Ibid., 81-83)

18Cette critique se précise d'une distinction d'avec les grammaires de construction, qui exposent une perspective dyadique : elles conjuguent des constructions dites substantives, qui apparient une forme à un sens (elles affectent un lexique comme nomenclature) et des constructions dites schématiques, qui associent les chaînons d'un patron morphosyntaxique (elles correspondent à une combinatoire de règles). Cet inventaire de «constructions» dissymétriques pose question : elles rappellent benoîte|ment l'hylémorphisme aristotélicien, oublieuses que le signifié est «forme» autant que la morphologie, la syntaxe ou la phonologie. Au reste, dans ces grammaires, «la prédominance de la sémantique entraîne une déter|mination du sens sur la forme» (Ibid., 86), par où elles s'interdisent «de concevoir la dualité sémiotique, qui n'accorde de primauté à aucun des deux plans» (Ibid., 108). En outre, comme les deux types de constructions interagissent de sorte qu'un énoncé supérieur à un mot agence plusieurs constructions, ces grammaires impliquent un principe de compositionalité, de surcroît non strictement syntaxique puisque le sens d'une expression dérive du sens de ses sous-expressions.

19Finalement, un triple déficit marque les linguistiques cognitives, dans une rémanence qu'on ne saurait imputer simplement aux auteurs : déficit épistémologique, par défaut de définition de ses fondements et de ses éventuelles relations à des disciplines voisines, notamment sur la définition de la cognition ou des états du monde supposés valoir référents ; déficit méthodologique (exemples forgés et accumulation de petits modèles par|tiels) ; déficit empirique (traduction, diachronie, multilinguisme, textes organisés en discours, genres et styles : autant d'absents, l'observable n'excédant pas le cadre (?) de la phrase ou de la proposition)1.

3 | Du différentiel à une sémiotique des cultures

3.1. Pour un modèle quadripolaire du signe

20Diverses traditions linguistiques ont certes mis en cause la positivité de la notion de mot, p.ex. le morphème discontinu chez Martinet ou l'isosémie chez Pottier. Mais «l'innovation saussurienne» (Rastier 2018a, 100), éclairée chez Rastier par une relecture critique des schémas du Cours de linguistique générale et des Écrits de linguistique de générale, consiste en ceci que «la contextualité détermine la sémiosis» (Ibid., 101), le mot n'étant qu'un passage du texte, et en ceci que «la détermination du signe commande celle de ses parties[...] C'est là une concrétisation, dans la sémiosis même, du principe herméneutique que le global détermine le local [...] comme du principe structural que les relations déterminent les entités» (Ibid., 102). Les dualités saussuriennes2 n'opposent pas un terme à un autre, mais «un terme au couple qu'il forme avec l'autre» (Ibid.), ce qui défait autant l'hypothèse de la compositionalité que le binarisme jakobsonien. Les schémas de Rastier (2015, 70 et sv.) illustrent cette «hétérogénéité sémiotique» des unités linguistiques. Et, en refusant par ce principe de dualité de prendre pour objet la pensée, d'une part, le référent, de l'autre, Saussure ouvrait «la possibilité d'une théorie du signe purement linguistique, qui ne soit ni cognitive ni extensionnelle» (Rastier 2018a, 109).

21Comme une conséquence dans le champ théorique, Rastier présente un «modèle quadripolaire» du signe, qui rende compte des conditions herméneutiques et philologiques de la sémiosis (Ibid., 103) : la dualité entre contenu et expression définit la teneur du signe (sémiosis), et la dualité entre point de vue et garantie définit la portée du signe (éthésis).

Déterminé par une pratique et un agent individuel ou collectif, le point de vue n'est pas un simple point d'observation : par exemple, dans un traite|ment de données, il dépend de l'application. Instance de validation, la garantie est une norme sociale qui peut être juridique, scientifique, religieuse ou simplement endoxale. [...] Puisque les 'données' sont ce qu'on se donne, elles sont ainsi les résultats initiaux d'un processus d'élaboration. (Ibid., 104)

22Sous l'angle de la sémiosis, étendant «au texte la problématique saussurienne de la valeur, fondement d'une sémantique différentielle», Rastier considère le sens comme un «réseau de relations entre signifiés au sein du texte» et les signifiants comme des interprétants qui permettent de construire certaines de ces relations (Ibid., 106). Autrement dit, la sémantique doit être complétée par une prise en considération de l'expression : «la syntaxe (pour une part), la morphologie, la phonologie et la graphématique [...]. La linguistique est alors définie comme la sémiotique des langues – indépendamment de la sémiotique du positivisme logique et de sa division entre syntaxe / sémantique / pragmatique» (Rastier 2016, XII). De la sorte, «à l'énonciation comme passage de la pensée au langage et à l'interprétation comme passage inverse», est substitué sous le nom de parcours interprétatif un «modèle commun de constitution et de parcours des formes» (Rastier 2018a, 107). C'est, équivalemment, dire qu'il ne revient de primauté à aucun des deux plans, à rebours donc de la sémantique cognitive et des grammaires de construction, et du même coup reconnaître la spécificité du «régime interprétatif ouvert» (Ibid., 107) des langues. Ainsi, les deux plans sont ensemble différentiellement analysables par les mêmes types d'opérations qui les intègrent dans les mêmes parcours : contrairement à ce que suppose le positivisme logique, le signifiant n'est pas un point de départ évident, il doit lui-même être reconnu ; la «présupposition réciproque» des plans (Hjelmslev) n'implique pas de codage préalable associant signifiants et signifiés. Ainsi est-il mis fin et au dualisme «qui faisait de l'expression le réceptacle neutre d'un contenu préexistant» (Ibid., 110), et à la triade sémiotique de la tradition aristotélicienne signe/concept/référent, puisque tant la relation de représentation du concept à l'objet que celle liant le signe au concept deviennent inconcevables.

23Cette dualité entre contenu et expression, définitoire de la sémiosis, se configure sur le texte comme passage. En effet, s'il n'y avait que relata élémentaires de contenu et d'expression, serait éludée la question de leur délimitation, et c'est là qu'intervient la notion de contextualité : un «mot», un «signe» n'est qu'un passage du texte (lui-même situable dans un corpus). Comme fragment du contenu il pointe vers ses contextes ou corrélats sémantiques, et comme extrait de l'expression il renvoie aux étendues connexes de ses cooccurrents expressifs. Ainsi est-il défini sur les deux plans comme différentiel et contextuel. C'est cette simultanéité que désigne la notion de passage. Evidemment, l'étendue et la typologie des passages varie avec le corpus (Ibid., 119).

24Discutée par comparaison avec des théorisations comme celles de Cadiot et Visetti, de Greimas ou de Bakhtine, la définition du passage «permet de considérer les unités textuelles comme des moments stabilisés dans des séries de transformations textuelles et intertextuelles, rapportées aux discours, champs génériques, genres et styles» (Ibid., 137).

25Hors ontologie, le parcours interprétatif suppose au fil des textes que les relations entre les deux plans, dualité constante, soit de l'ordre de la gradualité (schéma Ibid., 112) : «un ponctème ne fonctionne pas comme un lexème, mais il reste sémantisé et sémantisable» (Ibid.). Ce qui se dirait encore : les deux grandeurs se distinguent aussi par leur intensité au fil du texte (zone intense et zone extense selon la formulation hjelmslévienne). L'unité linguistique maximale devient ainsi le corpus de référence, entendu dans l'acception philologique, par quoi est maintenu le réquisit d'altérité ; nul besoin d'une «disparate ontologique» (Ibid., 115), qui subordonnerait l'apparence des signifiés à une essence présumée des choses3.

26Ce qu'ignorent les «signes» de la tradition anglo-saxonne, que sont l'index (appariant présentation d'objet et signe : indexicaux du positivisme logique) et l'indice (appariant deux représentations d'objet, dont l'une, antécédente, est promue au rang de signe réputé naturel, l'autre étant conséquente, causalement ou temporellement). Le premier repose sur la référence, le second sur l'inférence. Aucun n'a de lien nécessaire avec les langues.

27Pour autant, il n'est pas de «nature» du signe : les usages indexicaux, indiciaires ou symboliques sont déterminés par des parcours interprétatifs. Mais la distinction est définitoire sous l'angle anthropologique : l'index repose sur l'ostension, il s'exerce sur le mode de la présence ; l'indice, établi par la mémoire épisodique, repose sur les relations inférentielles, soit entre percepts d'objets soit entre signes ; le symbole n'a de relation nécessaire ou de co-présence ni avec des «objets ni avec des co-énonciateurs» : ainsi de l'écrit (Ibid., 129). Où s'atteste une temporalité propre, comme site des objets absents : la narrativité consiste de rémanences du passé et d'antici|pations du futur (Ibid., 132). Le signe symbolique ainsi entendu autorise des «déplacements» (Ibid., 127), que Rastier illustre dans l'ordre des rites sacrificiels ou de la valuation économique4.

3.2. Prises de forme et métamorphismes.

28On vient de voir que, sur les deux plans du contenu et de l'expression, les unités textuelles, en tant que passages, se donnent comme des moments stabilisés dans des séries de transformations fonction de leurs corrélats textuels et intertextuels. Ce sont des formes susceptibles de connaître des manifestations diffuses ou compactes (moments de stabilité et pics de complexité dans le processus de transformation), les formes ne sont donc pas des unités discrètes, stables, identiques à elles-mêmes et inventoriables. Ainsi le rapport du global au local est-il figuré «d'une manière moins simpliste et moins statique que celle qui unit l'élément à l'ensemble ou même la partie au tout (Ibid.), y compris notamment des fonctions narratives concaténées en séquences.

29Au contraire, la conception morphosémantique, non distributionnelle, ici développée fait de la forme une famille de transformations : «la forme et la métamorphose sont deux moments d'un même processus», appelé métamorphisme (Ibid., 142), transformations thématiques, dialogiques (modales), dialectiques (narratives) et tactiques (positionnelles). La perception des formes semble liée à des contours qui manifestent des points singuliers constituant des figures qui contrastent sur des fonds, tandis que celle des fonds semble associée à des rythmes ou suites de points réguliers. «Les fonds et les formes sont entre eux dans un rapport de diffusion et de sommation : un fond est une forme 'oubliée' au sens où elle a perdu sa saillance» (Ibid., 144).

3.3. Double allocution et zones anthropiques : le distal, la transmission.

30Rastier a procédé à un examen critique des théories de la communication dont est imprégné notamment le cadre européen de référence pour les langues. Elles ne sont pas nouvelles. Jakobson, du modèle duquel on connaît le succès à l'école, allait leur donner leur «forme canonique en mêlant l'inspiration de la cybernétique de Wiener à certains aspects de la sémiotique de Bühler» (Ibid., 157). Elles peuvent se résumer dans la formule, conjuguant théories de l'information et behaviourisme : «si le signifiant du message est transmis, si le code est connu, alors le signifié est transmis» (Ibid.) – ce qui, au siècle de la psychanalyse et de la traduction, ne manque pas de naïveté. Mais un code, ainsi que Mounin et Buyssens l'avaient remarqué, n'est pas une langue : il reste indifférent au contenu du message ; les notions d'émetteur et de récepteur (initialement, des appareillages électroniques) appauvrissent les différences d'intention et de discernement des saillances chez l'énonciateur et chez le destinataire, autant que les anticipations interprétatives chez chacun – abstraction faite en outre de la distinction entre adresse et destination. C'est ainsi par un déficit herméneutique que se caractérise le modèle communi|cationnel.

31Au demeurant, un déficit analogue s'exhibe du côté de l'Analyse du discours, dont les convictions quant à l'énonciation ressortissent à la fois au positivisme logique et au mythe de la présence du sujet d'énonciation5, «dans le but explicite de renvoyer le sens à ses conditions sociales de production» telles que l'étude des textes devient dépendante «de l'instance politique censée dire le vrai sur le sens» (Rastier 2001, 244; 246). Dans le même sens, on observe que «le discours sur le littéraire évite avec d'autant plus de soin les œuvres [...] qu'elles appartiennent au temps culturel de la transmission et non au temps 'social' de la communication» (Rastier 2018b, 21). Dans tous ces cas, le 'social' a beau être invoqué, il juxtapose hors explication ses constructions aux spécificités du sémiotique.

32Une pragmatique cognitive a tenté de concilier communication et cognition (Fauconnier, Sperber et Wilson), d'un raccord entre paradigme référentiel et paradigme inférentiel, réaliste (relation entre objets) ou mentaliste (relation entre concepts). Il y est admis que les indices s'imposent d'eux-mêmes : un principe de pertinence, soit du moindre effort, les relie. Cette prégnance d'un si (antécédent A), alors (conséquent B), empreint d'évidence référentielle, semble bien participer de l'imaginaire de la magie.

33Ces théorisations exclusives abolissent la spécificité du signe linguistique. «Si les théories logiques privilégient la référence, les théories pragmatiques l'inférence, la sémantique linguistique de tradition saussurienne privilégie la différence» (Rastier 2018a, 168). La théorie des prototypes, en introduisant des différences qualitatives entre membres de classes lexicales, avait esquissé cette problématique de la différence, mais son attachement à une ontologie lui a fermé l'accès à une définition purement différentielle. «Le principe différentiel revêt une valeur panchronique» (Ibid., 169), et, articulé à la thèse que le global détermine le local, il conduit à la thèse que la référence (ramenée à la constitution d'impressions référentielles) et l'inférence sont déterminées par la différence. Loin dès lors de l'instrumentalisme des théories de la communication, s'ouvre un champ de questions.

34Dont celle, ignorée de la pragmatique, qui discerne dans la dimension de l'allocution «l'adresse apparente et la destination intentée sinon effective» (Ibid., 172). En littérature comme en dehors d'elle, «le narrateur ou locuteur qui dit je assume l'adresse, tandis que l'auteur est responsable de la destination» (Ibid., 178). Rastier tient que «la destination l'emporte toujours sur l'adresse, moyen direct ou détourné de sa mise en œuvre» (Ibid., 188). Et cela aussi bien, sous le hic et nunc empirique d'une interlocution en présence (p.ex. un enfant s'adressant à son ourson d'un propos destiné aux adultes), qu'au cours d'échanges dans le même discours (p.ex. écriture et lecture littéraires, où des foyers interprétatifs doivent être distingués : «le lecteur représenté à qui s'adresse le texte ou le lecteur implicite à qui il se destine» (Ibid., 199)).

35Ce point nous paraît corrélable, nonobstant des constructions d'objet différentes, au concept de processo pático développé par La Mantia (2020) par quoi entendre la parole n'implique pas réduction à un allocutaire ni à un tiers empirique de l'interlocution, mais identifie dans cette activité pathique tant de celui qui parle que de celui qui se tait l'origine de formes énonciatives (Ibid., 19). Est ainsi affirmée la multivalence fonctionnelle des formes de la deuxième personne comme mode d'adresse (Rastier 2018a, 61). Par où est défini un champ interlocutif (Ibid., 150), notion dont Michel Serres a souligné la portée épistémologique. Est ainsi explicité le fait que les foyers interprétatifs peuvent être multiples.6

36Cette dualité de l'adresse et de la destination est une configuration de la temporalité propre à ce que Rastier nomme zone anthropique distale : p.ex., le témoignage de l'extermination s'adresse aux vivants et se destine aux morts (Ibid., 188). En effet, cet ordre distal s'illustre exemplairement d'un accès au monde de l'absence, ouvrant le passé comme l'avenir, ainsi que les catégories du possible et du contrefactuel (Ibid., 25). Aussi cet ordre distal est-il représenté premièrement en toute langue par la grammaticalisation de quatre ruptures de grande généralité (Ibid., 173-183; 241-244) :

  1. personnelle : (JE/TU) ~ IL, ON, ÇA
  2. locale : (ICI/LÀ) ~ LÀ-BAS ou AILLEURS
  3. temporelle : (MAINTENANT/NAGUÈRE ou FUTUR PROCHE) ~ PASSÉ ou FUTUR
  4. modale : (CERTAIN/PROBABLE) ~ POSSIBLE et IRRÉEL

37La notation [/] signifie la distinction entre zone identitaire et zone proximale, que sépare la frontière empirique (à quoi correspond la zone inaliénable des grammaires), et la notation [~] signifie la frontière entre la zone distale et les deux autres ensemble ou frontière transcendantale.

38Zone identitaire et zone proximale forment le monde obvie, et sont sous la rection de la zone distale, laquelle établit le monde absent (ancêtres, avenir, utopies, théogonies, cosmogonies, Loi et normes partagées permettant les échanges sociaux, p.ex.). La zone distale n'est pas une extension de la zone proximale : «sous la rection» signifie que les rapports au sein du monde obvie sont régis par ce qu'induit la maîtrise de l'absence, celle-ci étant sans fonction a priori déterminable. P.ex., montrant l'aménagement sémiotique croissant de l'environnement humain, elle inclut les usages ludiques ou esthétiques des langues ou d'autres systèmes sémiotiques (rites ou toute pratique socialisée tels des espaces de jeux, attestés en toute culture, nonobstant l'utilitarisme austinien qui voyait dans le poème un parasitage des fonctions de la langue). Car «toute œuvre est non seulement lacunaire, mais travaillée par le non-dit, qui, comme les silences en musique, assure les linéaments de sa structure, si bien que toute stylisation pratique des évidements qui permettent la saillance des formes pertinentes en accusant leurs points singuliers» (Rastier 2022, 88). Ce serait un thème appelant analyses spécifiques que de comparer la zone distale rectrice à la place vide susceptible de différents acteurs dialogiques que La Mantia (2020, 88; 151) reconnaît dans l'Autre comme lieu de la parole chez Lacan et dans la fonction muette du langage chez Coursil.

39Ainsi, l'ordre distal s'expose dans «la constitution critique d'un monde d'objets persistants, quand bien même ils ne sont pas toujours présents», comme l'a montré Leroi-Gourhan (Rastier 2018a, 26). En quoi, préciserions-nous, la transmission en humanité n'en demeure pas à une imprégnation par des usages, mais conduit à une appropriation et à une reprise créatrice du social au-delà d'un sujet singulier, impliquant de l'inaliéné et de l'inaliénable (Godelier).

40Comme la transmission, de l'ordre du distal, «distingue décisivement les langues humaines des systèmes de communication animaux, la problématique de la transmission devrait déterminer l'étude de la commu|nication humaine» (Ibid., 181), ce que Saussure avait pressenti, qui voyait dans le temps propre de la transmission un critère définitoire de la spécificité sémiologique des langues.

41Aussi la sémiotique ici promue s'inscrit-elle hors les tentatives de naturaliser les sciences de la culture, elle ouvre des perspectives à la fois spécifiques et intégratives, héritières de la fondation d'un ordre propre à la linguistique et discernant une temporalité qui n'est ni celle du temps physique ni celle du temps de l'histoire : «ni régulier, ni connexe, ni déterministe, [le temps de la transmission] laisse ouvertes des rétrospectives, des anticipations, il met en contact les contemporains et les anciens, les proches et les étrangers» (Ibid., 184). C'est pourquoi son intérêt inclut «l'ontogenèse de la dette symbolique» (Ibid.), manifestée p.ex. dans l'offrande sacrificielle, dans le don (Mauss) ou, ajouterions-nous, dans la transmission de biens inaliénables et inaliénés (Godelier). Et aussi bien dans la planification d'actions et dans la production et l'interprétation de récits. «La singularité des textes et des autres performances sémiotiques réside dans le fait qu'ils sont tout à la fois action énonciative et action énoncée, narration et récit, historia et res gestae : ils sont engagés dans des actions qu'ils réfléchissent» (Ibid., 243). Par là, le récit, découplé de la situation, peut passer de l'événement au mythe ; «la textualité prend toute sa dimension quand elle s'autonomise à l'égard de la situation, et/ou suscite de nouvelles situations (la pratique de la lecture, par exemple)» (Ibid., 244). Ainsi est prise en compte la thèse d'un fondement mythique des cultures7.

42A l'âge où, justement, il apprécie hautement les récits, l'enfant s'adonne aux jeux d'occultation, par où il explore le monde absent, découvrant secret et mensonge : Rastier souligne l'intérêt d'étudier les conditions développementales de la dette symbolique. Spécialement les premiers pointages, saisis selon le schéma quadripolaire du signe (Ibid., 186), et leur inversion : comment, à partir de pointages réciproques entre enfant et adulte, objectivité et intersubjectivité se construisent ensemble et s'accrois|sent de la désignation d'objets absents à des interlocuteurs absents. Chaque transmission recontextualise et réélabore du sens : «l'interprétation peut s'introduire dans leur histoire» (Ibid., 187). Loin donc de réduire la reconnaissance culturelle à une reconnaissance collégiale au sein d'un groupe constitué, la transmission «étend la reconnaissance tant à l'objet culturel et à son auteur qu'à ce qui vous l'a révélé» (Ibid.) comme étrangeté et complexité : une révélation énigmatique oriente vers une création.

43Ici se greffent deux corollaires. L'enseignement, où la réponse du maître peut avoir valeur de demande et d'ouverture des esprits «à leur propre ingéniosité» (Ibid., 189) ; le thème de l'énigme, que Rastier reprend en dialogue avec l'œuvre de Laplanche. On en éclaire de deux extraits le mouvement créatif ici évoqué:

La charge énigmatique du message peut résulter du fait qu'il vous est adressé, sans que vous sachiez à qui il est destiné. Ainsi des messages qui pour l'enfant s'adressent à l'adulte qu'il n'est pas encore (Rastier 2021, 41).

On peut admettre que tout est énigme, du moins pour l'enfant, mais que le message énigmatique, dès lors qu'il est adressé, revêt le statut d'une injonction et permet une prise de forme interprétative. Dans le champ de conscience traversé de mille questions, il désigne un point de pertinence – sinon ce qu'on appelle en Intelligence artificielle un 'îlot de confiance' (Ibid., 65).

44Ainsi va l'élaboration sémiotique des messages énigmatiques «reçus dans la prime enfance, mais qui continuent indéfiniment à nous être adressés, souvent à notre insu, parfois par des inconnus, comme les auteurs des œuvres qui semblent nous 'parler' », précise Rastier (2018a, 90).

3.4. Pour un modèle élémentaire de l'objet culturel.

45Les illustrations sont nombreuses de la façon dont la poétique a su poser des problèmes intéressant la sémiosis. C'est une constante chez Rastier que de prêter attention à la littérature comme magistère de la linguistique et de la sémiotique8. Car l'œuvre littéraire articule de façon unique les valeurs de la sémiosis et celles de l'éthésis que figure le modèle quadripolaire du signe et de l'objet culturel. «C'est pourquoi elle peut faire événement et remanier la langue : elle ne s'exprime pas en elle, elle ne s'en écarte pas, elle l'a refonde et la reconfigure ; c'est pourquoi les langues dans lesquelles on traduit voient s'étendre le domaine du dicible et donc du pensable. En d'autres termes, la langue se réfléchit dans les particularités de ses œuvres». (Rastier, 2018b, 268). Ce que confirment les analyses que Berman (1999 ; 2012) a proposées des effets sur les langues accueillant les traductions de Sophocle par Hölderlin, de Milton par Chateaubriand, ou de Plutarque par Amyot.

46Car, au-delà de la sémantique linguistique, c'est l'ensemble des disci|plines sémiotiques qui est convoqué, dès lors que le sens n'est pas «chose mentale» relevant d'une logique ou d'une psychologie. On a vu comment la linguistique des textes implique un niveau de complexité de niveau supérieur, à la lumière des notions de passage et de métamorphisme définies simultanément sur les deux plans. Mais encore, Rastier reprend le modèle quadripolaire du signe» (Rastier 2018a, 103), exposé ci-dessus, et déjà traduit en «sémiotique quadripolaire du pointage» chez l'enfant (Ibid., 186), en «modèle élémentaire de l'objet culturel» (Ibid., 198) – par quoi s'en atteste la fécondité scientifique, montrant la portée générale de ce modèle de dualités, soit de distinctions articulées comme fonctions analytiques : les tensions en interaction de la teneur (contenu/expression) et de la portée (point de vue/garantie).

Plutôt qu'une transcription ou une infusion de la pensée dans le langage, la médiation entre la teneur et la portée peut être conçue comme un cours d'action. La dimension subjective et/ou sociale de la langue [...] se concrétise dans la portée ; sa dimension objective, dans la teneur. [...] Par exemple, dans leurs récits, les témoins de l'extermination emploient le nous inclusif, les narrateurs des faux témoignages emploient le je [...] Cette différence dans l'énonciation représentée au plan de la teneur correspond à une différence éthique au plan de la portée (Ibid., 203).

Les enjeux immédiats d'une telle reconception intéressent de multiples domaines d'application, de la linguistique de corpus et des traitements automatiques du langage [...] jusqu'à l'enseignement des langues et l'apprentissage de la lecture (Ibid., 202).9

47Avec constance sur l'ensemble de ses travaux, Rastier a consacré des réflexions aux «langues comme œuvres». Ce qui implique d'abord d'écarter le postulat que le langage serait faculté naturelle selon la conviction d'un évolutionnisme néo-darwinien, oublieux de la diversité et de l'histoire des langues. Il aura observé non sans ironie que cette naturalisation inverse les spiritualisations antérieures.

48Les langues comme œuvres : elles sont apprises, et selon des modalités variables de la durée d'une vie. Elles se diversifient en formations collectives, y compris dans la temporalité propre à leur transmission. La prise en compte de l'historicité propre aux langues dispense de théories sur l'origine – celle-ci représentant, dirions-nous, une sacralisation fantasmatique d'un point imaginaire de maîtrise10.

49Dès lors qu'il est admis que «la sémiotique explique les spécificités de la cognition humaine, et non l'inverse» (Ibid., 218), est ouverte la possibilité d'une genèse continue des langues, où l'on pourra appeler doxa un processus de figement, du passage au morphème (Ibid., 219).

4 | En guise de "conclusion" : ouvertures et reconstruction.

50Divers textes de Rastier (notamment 2015 et 2018a) commentent les efforts entrepris pour délégitimer les sciences de la culture. La question du signe y fonctionne comme un révélateur. Cette question se réduit chez ses détracteurs à la réduction du signe au seul signifiant

  • soit par la voie dite déconstructive (Lacan, Derrida) s'appuyant sur des textes inauthentiques dits de Saussure, et élaborant une conception polémique de la dualité, où l'un des éléments doit diminuer l'autre ; cette éristique aura ranimé sous un drapé séculier des antagonismes mythiques, dépouillés de leur fécond imaginaire littéraire ;
  • soit par la voie opérationnaliste (Norvig ; web sémantique) issue de théories de l'information, où une restriction des formats de représen|tation ignore les complexités de l'interprétation.

Depuis l'arbre de Porphyre jusqu'aux réseaux sémantiques d'aujourd'hui, comme WordNet ou EuroWordnet, la description de l'univers sémantique, réduit au conceptuel, aura consisté à classer et à hiérarchiser les concepts comme des entités discrètes et persistantes sans se préoccuper de leurs expressions ni de leurs contextes. Depuis le début de ce siècle, le Web sémantique, énorme réseau qui ambitionne de répertorier et hiérarchiser l'ensemble des concepts pour créer une ontologie complète, parachève jusqu'à l'absurde cette problématique millénaire ; mais l'on ne s'est guère avisé que les concepts en question ne sont en l'occurrence que des mots anglais écrits en capitales et organisés en milliards de triplets de type A<relation>B qui reprennent discrètement le format propositionnel élémentaire de la syllogistique antique (Rastier 2018a, 232).

51Et pourtant, ce régime-là de représentation engage une conception de l'objectivité qu'ont ruinée les révolutions scientifiques, de la thermo|dynamique à la théorie quantique, sur lesquelles Cassirer ou Simondon ont porté leur réflexion. Elles ont mis fin aux apories de l'ontologie classique, comme la permanence des objets ou la séparabilité des formes et des «substances» opposables aux accidents11.

Aucune morphologie homogène ne correspond à une sémiosis, car la sémiosis n'est pas l'appariement d'une forme et d'une substance (ce qui serait une conception hylémorphique), ni le profilage d'une forme sur un fond (comme on l'a vu dans la Gestalt, puis dans différentes théories cognitives, jusqu'à Langacker), mais l'émergence corrélative de deux formes au cours de leur appariement à partir des champs saturés du contenu et de l'expression. Cette dualité constitutive, relevant de ce que Saussure appelait l'essence double, la distingue décisivement des formes naturelles (Rastier 2018b, 9).

52Un autre univers scientifique alors se constitue, dont relève la sémiotique construite au fil de l'œuvre de Rastier : toute grandeur sémiotique est parcourue de déséquilibres constants, elle est «métastable en un sens particulier : puisqu'elle est purement différentielle, il suffit de modifier son paradigme, son contexte ou son corpus pour qu'elle se modifie avec les relations qui la constituent. Aussi ne parvient-elle jamais à un état stable» (Rastier 2018a, 239). Il convient de distinguer entre variations aléatoires et variations convergentes concourant à une prise de forme nouvelle.

53On se souvient de la citation de Goethe que produisait Freud : «ce que tu as hérité de tes pères, acquiers-le pour le posséder». En traitant de la prise de forme et des transformations, Rastier hérite de Cassirer réinter|prétant la Gestalt goethéenne comme mise en série réglée à partir d'un cas saillant et comme principe d'un groupe de transformations (Rastier 2017, 8). Dans ce cadre, la sémiosis est entendue comme opérations de transformation, qu'elles soient génétiques ou interprétatives. «Elle apparaît non plus comme une instanciation logique (passage d'un type à une occurrence), mais comme une prise de forme relevant d'une morphologie transformationnelle, celle des métamorphismes» (Rastier 2023, 272). Issue de l'Ecole d'Erlangen, cette extension de la théorie mathématique des groupes de transformation à des objets culturels a été illustrée en anthropologie par Lévi-Strauss et par Désveaux12. Au reste, «depuis la définition du 'carré sémiotique' en 1968 par Greimas et Rastier, de nombreux auteurs sont revenus sur sa parenté avec un groupe de Klein» (Rastier 2023, 269), ainsi Zilberberg et Fontanille (1998, 62 et sv.). S'y atteste une archéologie cassirérienne.

54C'est ainsi à un programme de recherche dérivé du projet humboldtien commenté par Cassirer et radicalisé par Saussure, pour qui «l'objet ne fait qu'un avec ses conditions d'intelligibilité» (Rastier 2018a, 241), que se rattache la sémiotique développée par François Rastier. Si «l'autonomisation des signes et l'extension du distal témoignent de la constitution d'un monde sémiotique en expansion» (Ibid., 244), il appartient au lecteur d'en accueillir les prémices qu'offrent les œuvres de culture et les prémisses que formule l'élaboration d'un programme de recherche.

    Notes

  • 1 Il est suggestif que Zhang et Zhang formulent des critiques envers la «Langackerian tradition» de la grammaire cognitive, qui rejoignent les analyses de Faire sens sur trois points touchant à l'essentiel des épistémologies engagées : le privilège accordé dans la tradition anglo-saxonne à la triade sémiotique (Zhang et Zhang 2021, 251) ; la nature de l'écart entre signifié saussurien et «meaning» ou «conceptual content» cognitiviste (Ibid., 253), et conséquemment la confusion en ces grammaires de la paire signifiant-signifié avec la paire «form-meaning» – les auteurs soulignent à ce sujet combien les erreurs de traduction ont pu peser sur des erreurs d'interprétation. On pourrait y ajouter leur compréhension de la nature processuelle de la syntagmatique saussurienne (Ibid., 259).
  • 2 Pour un développement formel, Coursil 2015, 28; 93-101 ; et Arena romanistica 12, 2013. Aussi Rastier (2015, 86 et sv.) sur «l'unité contradictoire des plans du langage».
  • 3 Le cadre syntagmatique dépend du point de vue qui l'établit selon des paliers d'organisation et de complexité : la fécondité de ce principe analytique général trouve illustration dans l'étude de Béguelin et Corminboeuf (2019), quand bien même elle ne relève pas directement de la sémantique interprétative.
  • 4 En dialogue avec un texte de Rastier de 2001, Badir (2022, 95) observe : «Il se confirme ainsi que plus d'un autre champ, corrélé à plus d'une épistémologie, est convoqué pour caractériser le projet sémiotique dans sa portée épistémologique». Nous ne pouvons, ni ne devons, trancher ici le point de savoir si les travaux de Rastier relèveraient d'une «interdisciplinarité par rayonnement» (d'une sémiotique vers une anthropologie, et cela s'inscrirait dans une longue histoire mutuelle de ces disciplines) ou d'une «médiation transdisciplinaire» (la définition d'un champ, p.ex. l'économie du sacrifice, met en question les territoires de disciplines) (Ibid., 76-81).
  • 5 Spécifiquement pour une critique de la théorie du sujet dans la tradition ontologique, Rastier (2015, 135), et (2001, 242) (incluant une lecture de Benveniste).
  • 6 En appui clinique, l'étude de Blondiaux (2018, 96), distingue, au départ des figures de narrataire, des instances qu'elle nomme destinataire intérieur et destinataire réel.
  • 7 v. Cauvin (1994), Naissance des divinités, naissance de l'agriculture, et Amzallag et Lachowsky (2024), Les graines de l'au-delà. Cet accès aux récits et aux mythes atteste qu'un texte, « a fortiori une œuvre littéraire, s'élabore et s'interprète dans une série de réécritures et de relectures, à trois degrés d'extension : au sein de l'œuvre elle-même ; entre les œuvres d'un même auteur ; entre les œuvres, contemporaines ou non, mises à profit par l'auteur pour élaborer son projet esthétique, comme par le lecteur pour parachever sa compréhension» (Rastier 2018b, 270).
  • 8 voir Rastier (2018b, 20) une liste, non close depuis, de publications sur ce point, et Rastier (2018a, 271) : «les entreprises critiques ne peuvent s'évaluer qu'à proportion de leur capacité à apprendre des œuvres elles-mêmes».
  • 9 «Dans ce dernier domaine, la psycholinguistique, discipline cognitive, fondée par Georges Miller pour étayer la théorie de Chomsky, définit encore l'essentiel des critères scientifiques. Or, influencée par le modularisme de Fodor, elle a posé que le son et le sens dépendent de modules cérébraux différents. Cela a permis notamment de postuler un accès direct au sens, et de définir une 'méthode globale' avec les conséquences que l'on sait pour l'apprentissage de la lecture. Reconnaître la spécificité sémiotique des langues reste donc une nécessité, d'autant plus que l'apprentissage de la langue commande les autres» (Rastier 2018a, 206).
  • 10 À moins, mais c'est tout autre chose, que langue ou parole n'entrent dans des récits mythiques singularisant une culture (Rastier 2018a, ex. la parole chez les Dogons étudiée par Calame-Griaule).
  • 11 Un essentialisme, lié à des catégories ontologiques, persiste néanmoins : «ainsi, en matière de sémantique lexicale, avec le signifié de puissance selon Guillaume, la notion selon Culioli, le core meaning selon Putnam, le prototype selon Rosch [...], voire enfin le motif selon Cadiot et Visetti. Même si elles tendent aujourd'hui à se flouter, aucune de ces essentialisations ne peut dissimuler qu'elles correspondent au mieux à des invariants temporaires dans des séries de transformations» (Rastier 2022, 65). Nous y ajouterions le deuxième état de la théorie des matrices et des étymons de G.Bohas, du moins dans la mesure où elle suppose une «adéquation des signes linguistiques avec leurs référents par le biais de l'expressivité mimophonique et organique» (Dat 2021, 47). A l'inverse, la référence à Cassirer et à «la sortie d'une ontologie substantialiste» pour l'analyse littéraire dans Kurts-Wöste (2022, 25-26). Dans le même sens inverse, explicitement, les références à Saussure, Simondon, Coursil et Lacan chez La Mantia (2020, 183).
  • 12 Une application en linguistique : la typologie transformationnelle de Désveaux et de Fornel (2006).

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Publication details

Published in:

(2024) Acta Structuralica 6.

DOI: 10.19079/actas.2024.6.2

Full citation:

Giot Jean (2024) „Des sémantiques structurales à une praxéologie: (re)fondations“. Acta Structuralica 6.