Phénoménologie et sémiotique : deux approches complémentaires du sens

pp.53-70

https://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.53

ISO 690

Badir, Sémir. Phénoménologie et sémiotique. In: Acta Structuralica, 2018, 1, pp.53-70 [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.53]

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Badir, S. (2018). Phénoménologie et sémiotique. Acta Structuralica. 1, pp.53-70. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.53]

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Badir, Sémir. "Phénoménologie et sémiotique." Acta Structuralica, vol.12018, pp.53-70. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.53]

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1 | Phénoménologie, structuralisme et sémiotique

Apparier, pour les comparer, la phénoménologie et le structuralisme prête le flanc à des objections gnoséologiques. Quand même leurs contours admet­tent un certain flou de part et d’autre, on saurait difficilement mettre sur un pied d’égalité un projet disciplinaire comme s’est pensé la phénoménologie à partir de Husserl et le dessin interdisciplinaire, composé après coup, qui a rassemblé dans le structuralisme des pensées inspirées par des éléments de méthode issus de la linguistique structurale. Certes, on a pu faire corres­pondre la figure doctrinale du structuralisme avec un paradigme théorique au sein de l’histoire de la linguistique elle-même1, mais l’on voit bien combien le point de vue rétrospectif commande ici.

Si le dessin interdisciplinaire du structuralisme a pu se concrétiser sous forme de projet disciplinaire, c’est au bénéfice de la seule sémiotique2, tout au moins de cette partie de la sémiotique connue, dans les milieux anglo-saxons, comme «sémiotique structuraliste» (Sonesson 2015, 42). Toutefois, entre structuralisme et sémiotique, le lien n’est pas de coalescence, et bien des sémioticiens se déclarent désormais «poststructuralistes», soit qu’ils enten­dent rompre avec le structuralisme (par exemple, Jean-Claude Coquet3), soit qu’ils prétendent le dépasser (par exemple, Jacques Fontanille4).

On ne saurait toutefois substituer simplement la sémiotique au structura­lisme dans la comparaison avec la phénoménologie. Les chronologies res­pectives de la phénoménologie et de la sémiotique ne s’ajustent guère. En outre, ce serait prendre aussitôt le risque de donner à cette comparaison l’allure d’une confrontation. Selon Karl-Otto Apel (1978), en effet, le projet de philosophie première, en tant qu’organisation du savoir (sinon en tant qu’organisation du monde lui-même), a connu trois paradigmes : d’abord, un paradigme métaphysique développé par la philosophie grecque jusque dans les commentaires de la Renaissance ; ensuite, un paradigme épistémologique, «de Descartes à Husserl»5 ; enfin, un paradigme sémiotique venant supplanter, ou du moins ayant eu la prétention de le faire, le paradigme épistémologique ; selon ce dernier paradigme, la signification première et dernière réside dans le langage, voire dans le discours. Apel, avec cette proposition audacieuse, sinon outrée, d’une sémiotique considérée comme philosophie première ne visait pas particulièrement, il est vrai, la sémiotique structuraliste et poststructura­liste ; au contraire, il faisait (généreusement) concourir Frege, Wittgenstein, Peirce et Saussure au projet d’une sémiotique «transcendantale» (terme curieusement emprunté à la phénoménologie pour servir au prétendant de sa destitution). Il n’empêche que certains, parmi les poststructuralistes, ont entendu cette proposition et ont poursuivi son argumentation (notamment Parret 1983 et, plus récemment, Beividas 2015a).

Ce n’est pas dans cet esprit que l’on cherche ici à préparer une rencontre entre la phénoménologie et la sémiotique structuraliste et poststructuraliste. Plutôt que de considérer qu’une telle rencontre ait déjà eu lieu, nous postu­lons qu’elle tarde à advenir, quoique la revue Metodo lui ait récemment consacré un volume (Bondí & La Mantia 2015). La formulation d’une telle hypothèse est servie par le constat de Sonesson (2015) : les phéno­ménologues, dans leur ensemble, lisent peu les sémioticiens, et pas davantage ne lisent-ils les linguistes ; quant à la connaissance que les sémioticiens peu­vent avoir de la phénoménologie il faut reconnaître qu’elle demeure souvent superficielle.

On peut déplorer cet état de choses mais aussi chercher à en déterminer quelques raisons. La plus évidente consiste dans la diversité, sinon l’hétéro­généité, de ces champs disciplinaires. Il y a sans doute autant de phénoméno­logies que de phénoménologues, et le compte est analogue pour la sémiotique et les sémioticiens. On peut souligner à cet égard le fait que Denis Seron (2001, 168), dans son Introduction à la méthode phénoménologique, parle des disciplines phénoménologiques et qu’on trouve sous la plume de Piotrowski & Visetti (2015, 75 n. 3) la même syntaxe au bénéfice des disciplines sémiotiques. Ce qui est donné à lire (et à croire) par ce pluriel disciplinaire est que les projets respectifs de la phénoménologie et de la sémiotique visent à étendre leurs réalisations sur des domaines de savoir susceptibles d’auto­nomie (quoique accordés entre eux), correspondant chacun, en gros, à une discipline scientifique. Entrevoir la possibilité d’un dialogue entre la phéno­ménologie et la sémiotique invite, ce nous semble, à tenir compte de ce caractère programmatique qui leur est commun, au lieu d’être nécessairement basé sur des «encouragements» de type historique signalant la rencontre entre tel phénoménologue et tel sémioticien.

Il faut pourtant mentionner que si les sémioticiens se disent désormais poststructuralistes, ce n’est pas seulement pour suivre le mouvement des modes théoriques en linguistique ; c’est aussi parce que ces sémioticiens dits de «l’école de Paris» ont fait une rencontre décisive qui les a amenés à remettre en cause certains postulats liés à la méthode structurale. Cette ren­contre est, justement, celle de la phénoménologie, au point que l’on parle, dans l’histoire de la sémiotique, d’un «tournant phénoménologique» (Pano­setti 2007, 22 n. 21 ; Beividas 2012, 709). Certes, ce n’est pas avec la phénoménologie transcendantale de Husserl que cette rencontre s’est faite, plutôt avec la phénoménologie toute hylétique de Merleau-Ponty. Les sémio­ticiens y sont allés chercher des qualités propres au sujet, à la subjectivité : les modalités, les passions du corps, les vecteurs de la sensibilité. Leur intérêt a été encouragé par celui que Merleau-Ponty a eu pour le langage et pour les thèses structurales. D’aucuns observeraient un échange de bons procédés : la sémiotique se serait «phénoménologisée» dans le moment où la phénomé­nologie s’est penchée sur le langage. Deux objections nous dissuadent d’y voir la consécration du dialogue attendu. Primo, la phénoménologie du langage n’est pas toute la phénoménologie, seulement un domaine spécialisé de celle-ci, et ne modifie pas en profondeur son projet. Ce serait tout autre chose si s’était imposée une phénoménologie langagière (et non plus transcendantale) des actes intentionnels. Secundo, la sémiotique acquise à la phénoménologie merleau-pontyenne ne s’est jamais intéressée aux signes et, somme toute, très peu aux langages au sens où Saussure les avait définis, c’est-à-dire comme systèmes de signes. La sémiotique parisienne se préoccupe de la signification des textes, plus précisément de la textualité présente dans les textes, pour la raison que cette signification échappe, pour une large part, à la visée des lin­guistes et aux moyens que ceux-ci mettent en œuvre pour saisir les signifi­cations langagières. Le programme d’extension qui a conduit les sémioticiens à s’attacher à l’analyse d’énoncés non verbaux (images de toutes sortes, pièces de musique, expériences gustatives, jusqu’aux «scènes de la vie quotidienne») repose d’ailleurs, non sur une qualité sémiotique commune (en tant que «signes», suivant la sémiotique peircienne, ces énoncés sont tout sauf équivalents), mais bien sur une homologie de fonctionnement des signi­fications. À ce titre, la sémiotique n’aurait donc plus aucune «monnaie d’échange» à offrir aux phénoménologues.

2 | Deux essais sémiotiques de philosophie première

Cependant, même au sein de ce courant sémiotique poststructuraliste, tirant une grande part de son inspiration de la pensée phénoménologique et attaché à l’analyse de textes, d’images, de pièces de musique et, plus géné­ralement, de toutes les formes de pratiques socio-culturelles, il reste un désir d’en découdre avec le projet fondationnel réservé à la philosophie première.

Ce que le sémioticien semble chercher à revendiquer, c’est le primat de la sémiose, quoi qu’on entende exactement par là — de fait, ce n’est pas clair et la notion varie d’un auteur à l’autre. Deux entreprises ont encore évolué récemment dans cette direction.

La première est celle du Groupe µ, comme elle s’est fait connaître dans une forme achevée par la parution en 2015 d’un ouvrage au titre ambitieux, bien fait pour remplir la prétention à une philosophie première : Principia semiotica. Sans doute le Groupe µ marque-t-il ses distances avec le projet structuraliste de la sémiotique, la rupture s’affichant avec la revendication d’une étiquette «cognitive». Il n’empêche qu’il hérite de questions ou thèses structurales, en particulier celle de la négativité à l’œuvre dans la sémiose. Un des objectifs de l’ouvrage consiste ainsi à réconcilier négativité (ou différence) et positivité sur la base d’une physiologie de la perception6.

L’incipit du chapitre II, intitulé «L’origine et la nature du sens», se montre non moins ambitieux que le titre général et l’explicite :

Telle est la spécificité de notre démarche face au problème de l’Aufbau. Si le philosophe pouvait dire être c’est être perçu (ce qui suppose qu’il y a une instance perceptive) les acquis de la physiologie de la perception permettent d’ajouter : percevoir c’est sémiotiser (ou, au mode passif : être perçu c’est être sémiotisé). Et donc de conclure l’enthymème : être, c’est avoir du sens (Groupe µ 2015, 74).

Quelques observations à propos de ce passage : l’auteur y pratique l’allu­sion philosophique (notamment par ce terme allemand d’Aufbau que rien n’est venu préparer). Tel est bien en effet l’horizon des thèses avancées, mais cet horizon demeure vague et lointain. Jamais l’auteur ne s’avance sur le terrain d’une discussion proprement philosophique. Sur une bibliographie abondante (courant sur plus de vingt pages), on ne trouve mentionnés que quelques rares philosophes ; par ordre alphabétique : Bachelard, Carnap (dont le titre cité contient justement ce terme d’Aufbau), Cassirer, Merleau-Ponty deux fois (Phénoménologie de la perception et Le visible et l’invisible), Peirce, Popper et deux fois Whitehead, soit moins de dix références. Pourtant le type de difficultés qui, dans le passage cité, intéresserait un philosophe (par exemple un phénoménologue husserlien) saute aux yeux : le remplissement du supposé enthymème conduit à tenir pour équivalent être sémiotisé et avoir du sens ; mais la forme active du premier terme, sémiotiser, manque d’un correspondant clair qui rendrait actif le second ; serait-ce signifier ou plutôt faire signifier ?

Dans la suite de l’ouvrage, le Groupe µ parcourt méticuleusement les étapes qui enchaînent la perception (d’un «stimulus», écrit-il) à la connais­sance, sans jamais mentionner le précédent husserlien, pourtant dédié exacte­ment à la même entreprise. Ce parcours est celui de la sémiose — un avatar du logos ? —, plus exactement de l’anasémiose, puisque l’auteur considère que l’explication exhaustive de ce parcours implique qu’on prévoie un mouve­ment inverse allant de la connaissance à la perception, sans remarquer, là encore, que la phénoménologie transcendantale, science de la conscience, représente selon Husserl un départ analogue pour la constitution des sciences (de la perception).

On le voit, l’entreprise sémiotique de philosophie première double ici, comme une parallèle floue (selon l’expression heureuse de Claudine Normand [2012, 6]), celle conduite au début du siècle précédent par la phénoménologie.

Le second travail que l’on voudrait brièvement rapporter est celui d’un sémioticien brésilien, Waldir Beividas, qui, quant à lui, s’inscrit pleinement dans le projet de la sémiotique «parisienne» — «greimassienne et post­greimassienne», comme on la nomme parfois aussi. L’hypothèse théorique semble radicale et s’oppose cette fois directement au projet phénoméno­logique, du moins dans sa variante merleau-pontyenne : il s’agit de récuser le primat de la perception. Pourtant, aussitôt que posée, l’hypothèse reçoit des paraphrases et des conditions d’énonciation qui lui font perdre beaucoup de son tranchant polémique, au point qu’on ne voit pas ce qui l’empêcherait d’être accueillie parmi les commentaires phénoménologiques contemporains. Celle-ci s’appuie du reste sur une «nuance philosophiquement décisive» énoncée, dans des termes husserliens, par Bachelard au premier chapitre du Rationalisme appliqué, nuance selon laquelle il y a une «primauté de la réflexion sur l’aperception, rien moins que de la préparation nouménale des phénomènes techniquement constitués» (Bachelard 1949, 103 ; cité par Beividas 2015, 177). En lieu et place de la perception, Beividas propose ainsi de mettre la «sémioception», c’est-à-dire une perception opérant à travers les catégories du langage verbal. Ce faisant, il n’entend pas quitter le terrain de l’épistémologie, à l’image de ses maîtres à penser (Saussure, Hjelmslev et Greimas), c’est-à-dire qu’il évacue toute question ontologique, de sorte que son hypothèse paraît somme toute moins radicale que celle du Groupe µ7.

Dans les deux travaux sémiotiques qui viennent d’être évoqués, on observe donc bien des velléités d’intervention sur le terrain de la philosophie première, celle qui sert de fondation à la connaissance et à la réalité perçue, mais cette intervention est animée par des prétentions disciplinaires plutôt polémiques et biaisée par diverses formes de dénégation à l’égard des posi­tions philosophiques antérieures, en particulier à l’égard de celles développées par les phénoménologues. On en revient ainsi au constat d’ignorance et de mécompréhension qui se sont durablement établies entre la veine structura­liste (ou poststructuraliste) et la veine phénoménologique, alors même qu’une rencontre entre sémioticiens et phénoménologues ne manque pas de pré­textes et d’intérêts communs.

3 | Questions de définition

On souhaiterait que la rencontre entre la sémiotique et la phénomé­nologie, au lieu d’être marquée par des oppositions plus ou moins fondées, soit à la recherche de convergences et de complémentarités. Or qui dit convergences suppose un cadre dans lequel les convergences peuvent se faire reconnaître. Un lexique commun, auquel on accorde, sinon des définitions équivalentes, du moins un intérêt égal peut constituer un tel cadre.

Les sémioticiens doivent tirer au clair les prétentions qui sont les leurs. Les postulats épistémologiques et les questions ontologiques ne sont pas inter­changeables. Lorsque, par exemple, le Groupe µ, déclare qu’être, c’est avoir du sens, il entend bien avancer une proposition épistémologique que leur ouvrage argumente pas à pas, mais il évacue la question ontologique de l’être, c’est-à-dire la recherche propre au sens de l’ «être» : dans quel sens d’être être équivaut-il à avoir du sens ? La question importe beaucoup aux yeux du philosophe mais demeure inaperçue du sémioticien.

Hjelmslev avait pourtant fait un pas en vue d’une formulation qui rendrait cette question ontologique intelligible dans le cadre de sa théorie du langage. Il avait avancé la triade forme – substance – matière, réservant les deux premiers termes aux formes de l’être dans la connaissance tandis que le troisième est, sinon préalable à la connaissance, du moins visé comme tel par elle8. Toutefois, la reprise de ces concepts hjelmsléviens par les sémioticiens n’augure pas qu’ils aient suffi à rendre plus apparente la question ontologique soulevée par la connaissance du langage. En effet, ces concepts ont été constamment rabattus sur une conception trivialement réaliste, selon laquelle matière et substance ne sont d’ailleurs plus nécessairement distingués.

On aimerait que les phénoménologues de leur côté se montrent plus scru­puleux de l’extension accordée aux concepts philosophiques. À brasser trop large, le risque est pris en effet que la définition de certains concepts ne soit plus soutenue par l’usage ordinaire alors même que les termes qui ont charge de les désigner dans le discours philosophique sont empruntés à la langue commune, tels langage, expression ou signification.

Pour ce qui est du langage, l’analyse a montré qu’il est abusif de parler de «langage formel» ou de «langage mathématique» si par là on laisse entendre que ces supposés langages fonctionneraient de manière analogue et pour des raisons similaires aux langues (dites, par contrecoup, «naturelles», bien que les langues ne se rapportent nullement à la nature et que c’est au contraire en elles et par elles que quelque chose peut reculer en deçà de l’état de nature). Beividas (2015b), que nous rejoignons complètement sur cette question, a mis l’emphase sur le principe de l’arbitraire tel que Ferdinand de Saussure a essayé de le formuler en vue de la compréhension du concept de langage — essayé seulement, car beaucoup reste à faire pour une élucidation com­plète. C’est en vertu du principe de l’arbitraire que la langue est constituée de formes qui ne sont ni des idées ni des catégories, bien que ces formes connaissent un fonctionnement propre dans l’esprit humain, indépendant de leurs manifestations sensibles multiples. Ces manifestations, prises une à une ou dans leur ensemble, rendent compte «imparfaitement» des propriétés de fonctionnement des formes de langage, une à une isolément ou reliée à toutes les autres, comme il en est des manifestations empiriques, tracées sur une feuille de papier ou incarnées dans la surface d’un objet matériel, de l’objet singulier que représente, par exemple, le concept de triangle chez Husserl9.

De même, le concept d’expression (Ausdruck, chez Husserl, mais aussi chez Wittgenstein) paraît également dévoyer le sens usuel en attribuant à un objet (un signe, une proposition) le pouvoir d’exprimer quelque chose ; celui-ci n’en fournit que le moyen10 car seuls les êtres à qui l’on prête une intention­nalité sont ordinairement capables d’un acte d’expression. Le fait remar­quable, au demeurant, est qu’en exprimant quelque chose, toujours et inévitablement, ces êtres s’expriment par la même occasion. La conjonction de la réflexivité et de la transitivité est définitoire de l’expression et mériterait d’être conservée dans toute conception philosophique soucieuse d’un monde commun.

Pour ce qui est de la signification ou, plus largement, du sens, les choses sont plus embrouillées encore car les distinctions savantes imprègnent désor­mais l’usage ordinaire de ces mots. Dans tous les cas, la question de leur extension semble déterminante, et en cela cette extension est problématique. Si l’extension accordée à la signification est constitutive de son concept, alors son intelligibilité dans le discours philosophique, comme d’ailleurs en sémio­tique, demeure très en deçà des fonctions qui lui sont imputées ; cela est également valable pour le sens. Est-ce toujours selon le même concept de signification (ou de sens) que l’on décrit, en phénoménologue ou en sémio­ticien, les phénomènes psychiques, les actes intentionnels, les expériences vécues, les œuvres artistiques de toutes disciplines, les pratiques culturelles ? Un grand nombre des discussions théoriques qui animent ces disciplines tournent précisément autour de cette question mais prennent rarement le risque d’une mise à plat.

4| Convergences

De même que des convergences se donnent à comprendre à l’intérieur d’un cadre commun, des complémentarités peuvent être établies sur fond de convergences11. Ces convergences peuvent toutefois être nuancées par des dif­férenciations secondaires, touchant au contexte ou à l’aspect. Nous pointons dans les paragraphes qui suivent quatre motifs de convergence entre l’app­roche phénoménologique (comme elle se trouve instanciée chez Husserl) et l’approche sémiotique : la description, la réduction, la variation et l’analyse qualitative. Ces quatre motifs, articulés dans l’une et l’autre disciplines sous la forme d’une méthode, permettent alors de discerner des différences plus générales, peut-être aussi plus fondamentales, par lesquelles on voudrait assigner la phénoménologie et la sémiotique à des tâches complémentaires. Cette complémentarité sera observée d’une part à l’égard des objets, d’autre part quant aux descriptions.

Description. — La phénoménologie et la sémiotique convergent quant à l’horizon descriptif de leur approche. Il y a deux façons de mettre en valeur cet horizon, et toutes deux sont applicables autant à la phénoménologie qu’à la sémiotique. D’un côté, un horizon descriptif oblige à admettre que ces disciplines ont un objet qui ne soit pas strictement formel12, au contraire de la logique formelle et des mathématiques pures. D’un autre côté, cela signifie également que la saisie descriptive de ce type d’objet trouve à s’opposer à d’autres : normative, explicative, interprétative, applicative, etc. Il convien­drait d’expliciter soigneusement les fonctions attribuables à chacune de ces saisies. On risquerait toutefois de se trouver devant un jeu inextricable d’arguments théoriques contradictoires. Le constat d’une pluralité des saisies, avec les tensions épistémiques qui sous-tendent leur différenciation, doit suffire ici et permettre d’indiquer, au moins par la négative, comment se profile la saisie descriptive. Une description se signale par une (au moins une) forme de retrait : la description d’un objet n’est pas tout l’objet et elle n’est pas non plus tout ce qu’on peut en dire ou en faire dans une pratique de connaissance. Autrement dit, même si la saisie du sens que la description accomplit s’accompagne d’une visée spécifique (caractérisable, par exemple, en termes de neutralité, d’intelligibilité, de complétude…), d’autres visées sont prévues par cette saisie même, alors que les saisies normative, explicative, interprétative, etc., sont généralement menées avec une visée plus exclusive13.

Cette convergence d’horizon n’exclut pas des conceptions très différentes sur les attendus de la description. C’est ce qui fait dire, par exemple, à Pierre Swiggers (1981, 263) que les descriptions structurales offrent un aspect tech­nique sans comparaison avec les descriptions phénoménologiques14. La sémiotique, à cet égard, répond sans conteste aux attendus des descriptions structurales.

Réduction. — La description dans les deux disciplines considère plusieurs niveaux de saisie, et ces niveaux sont suffisamment distincts pour constituer des saisies spécifiques. L’effet de hiérarchie qui s’ensuit entre les différents niveaux conduit à l’observation d’une procédure descriptive où la forme de retrait va s’accusant. C’est ce retrait croissant, que Husserl nomme «ré­duction phénoménologique», qui donne à la description ses caractéristiques principales, conduisant en particulier à distinguer des descriptions empiri­ques et une description pure. En sémiotique, le retrait descriptif se donne à lire sous l’aspect d’une formalisation accrue, vers ce que Greimas a appelé des «structures élémentaires» (ou, plus tardivement, des «structures profon­des»). Ce qu’on appelle «immanence» en sémiotique est un écho de la «pureté» de la description phénoménologique : plus la description est ré­duite et formalisée, moins elle admet le mélange et le contact. Il s’ensuit que le niveau qui accuse le plus grand retrait descriptif est, dans les deux disciplines, celui qui régit tous les autres, quand bien même la procédure descriptive ne l’atteint qu’en dernier.

Doit-on pour autant assimiler les deux procédures ? Une aporie touchant au vocabulaire dissuade d’y conduire sans examen : la phénoménologie accomplissant la description pure de son objet est dite «transcendantale», alors que la sémiotique la plus formalisée est celle qui se conduit en stricte immanence. Certes, transcendantale n’est pas directement opposé à imma­nence (c’est transcendance qui l’est) mais, aux yeux du sémioticien, il y aurait comme un embarras à admettre qu’une description immanente est trans­cendantale. Pour le phénoménologue, la difficulté se présente peut-être plus vivement à travers l’équivalence que donne à poser avec pure la conception sémiotique, héritée de Saussure et de Hjelmslev et en tant que telle opposée au formalisme logique15, de la forme.

Variation. — Comme procédure de description la méthode conduit à une réduction mais comme instrument elle se donne comme un éventail d’épreuves par lesquelles passe l’objet décrit. Ces épreuves font varier l’objet dans un environnement contrôlé par la procédure ; une telle variation est donc, si l’on peut dire, «expérimentale» ; elle ne se contente pas de collec­tionner des variétés de son objet mais produit ces variétés de manière à ce qu’elles fassent directement sens pour la description. Dans la phénoméno­logie husserlienne, cet instrument méthodologique se nomme «variation eidétique» ; la sémiotique, elle, hérite d’un instrument que la linguistique structurale nomme «commutation».

Sowa prétend que la variation phénoménologique se singularise par le fait qu’elle seule admet, à titre d’épreuve descriptive, des variations qui ne dépendent que de l’imagination, alors que «dans le cas des lois empiriques, une validation ou une falsification à l’aide de contre-exemples simplement concevables serait absurde» (2009, §60). Pourtant ce n’est pas toujours pour des raisons empiriques qu’une formalisation sémiotique est corrigée ; des raisons proprement théoriques, liées à des impératifs de cohérence descriptive, conduisent également aux variations d’objets formalisés. Si une différence devait subsister à ce sujet entre analyse phénoménologique et analyse sémio­tique, elle résiderait plutôt dans le sort qui est réservé dans la description aux instruments de leur méthode respective. En sémiotique, ces instruments font intégralement partie de la description de l’objet. Nous y revenons plus loin.

Analyse qualitative. — Enfin, il convient certainement de préciser que la phénoménologie comme la sémiotique partage avec un certain nombre de disciplines des sciences humaines le choix d’une analyse qualitative, telle qu’on peut les opposer aux analyses quantitatives prônées dans les sciences naturelles comme dans les sciences sociales (sociologie, psychologie et, de plus en plus, linguistique).

5 | Complémentarités

Pourvu qu’on admette que phénoménologie et sémiotique peuvent trou­ver un accord sur ces prémisses méthodologiques et, sinon sur toutes les nuances de différenciation, du moins sur la présence d’options méthodo­logiques plus poussées, une relation de complémentarité mérite d’être en­visagée entre ces deux approches du sens, eu égard à la variété des domaines d’objets qu’elles s’assignent (et qui conduisent à prévoir des disciplines phénoménologiques non moins que sémiotiques) ainsi qu’à la difficulté de décrire ces objets.

Le lecteur aura compris que c’est depuis la sémiotique que nous avons rendu compte jusqu’ici des rapports, actuels ou potentiels, entre celle-ci et la phénoménologie, même si nous nous sommes efforcés à respecter un certain degré d’impartialité. Nous ne pourrons pas poursuivre plus avant cet effort, faute de compétence. Qu’on prenne donc acte du fait que les deux formes de complémentarité que nous allons donner à lire se présentent comme des apports de l’approche sémiotique à l’égard de la description phénoméno­logique du sens. La dette contractée par la sémiotique à l’égard de la phéno­ménologie ayant été reconnue plus haut, il nous semble que, ce faisant, nous pourrons aller directement à l’essentiel.

Le premier apport concerne les objets visés par la réduction. Les objets sur lesquels Husserl a élaboré la méthode phénoménologique — les objets de la géométrie, tel un triangle, ou les objets de l’arithmétique, comme le nombre 3 — ne sont pas, comme il le supposait, seulement des objets de haute science, parmi les mieux compris et les plus exploités par le moyen d’une investigation épistémique (en l’occurrence celle de la mathématique) ; ce sont aussi des objets qui ont, d’un point de vue sémiotique, une spécificité. Cette spécificité réside en ceci que leur forme idéale (celle-là même que manipulent Euclide ou Pythagore dans leurs théorèmes et démonstrations) est directe­ment corrélée aux idées qu’on leur associe, de sorte que toute modification des propriétés que l’on assigne à cette forme entraîne une modification dans l’idée que l’on en a, et vice versa. Supposez le triangle, en tant qu’objet idéalement formé, associé à l’idée d’avoir trois côtés. L’idée est ici comme l’essence de la forme, son objectivation pure dans la conscience. Que la forme idéale soit modifiée, par exemple de manière à ce que les côtés soient de longueur égale, et l’idée de triangle en est modifiée d’autant, d’exactement autant, sans reste (le triangle équilatéral est un triangle et possède toutes les idées assignables à un triangle), ni contingence dans ce qui s’y modifie («côtés-de-longueur-égale» apporte à l’idée du triangle un supplément de sens strictement identique s’il est associé, par exemple, à l’idée d’un quadri­latère). Il n’en est pas de même, tant s’en faut, pour la totalité des objets du monde. Les objets langagiers, en particulier, connaissent une spécificité sémiotique tout à fait distinctes de celles des objets mathématiques. Les formes idéales du langage verbal ne sont pas directement coordonnées aux idées qu’elles induisent, elles ont une «vie propre», de sorte qu’elles se modifient sans qu’il en résulte nécessairement une modification d’idées. La conséquence réciproque est également avérée : une propriété peut être ajoutée à une idée langagière sans que rien en transparaisse dans sa forme objective16. L’explication de cette non-coordination des formes idéales et des idées dans le langage ne peut se réduire à admettre à son endroit un caractère conven­tionnel. L’objet idéal «3» a également un caractère conventionnel et cepen­dant, en mathématique, toutes les propriétés qui affectent cet objet ou un autre indifféremment choisi pour représenter l’idée du nombre 3 seront susceptibles d’être directement coordonnées aux propriétés de l’idée du nombre 3. Dans les langues ce n’est pas un principe acquis de conventionalité qui est à l’œuvre mais, pour reprendre la formule de Saussure déjà évoquée plus haut, un principe invétéré d’arbitrarité par lequel les formes sont indirectement coordonnées aux idées qu’elles induisent, de sorte que les modifications des unes ne se reportent jamais exactement sur les autres et vice versa. La méthode sémiotique procède à la description des «autres objets du monde» (en particulier des modes d’expression artistiques et, par extension, c’est-à-dire de manière plus risquée, des pratiques culturelles dans leur ensemble) en portant à leur endroit l’hypothèse d’applicabilité du principe d’arbitrarité. Non pas que la sémiotique puisse ou qu’elle doive démontrer par avance que tel est le cas ; la pertinence de son hypothèse méthodologique est évaluable (ou «falsifiable», si l’on tient à qualifier la méthode de scienti­fique, ainsi qu’il est prétendu pour la méthode phénoménologique) à travers les descriptions que l’application de la méthode sémiotique permet.

Ainsi, quant aux objets, la méthode sémiotique nous paraît complémen­taire de celle de la phénoménologie dans la mesure où, premièrement, toutes deux s’appliquent à différents domaines empiriques, suivant un certain nom­bre de préceptes méthodologiques convergents ; et, secondement, chacune connaît pour enjeu d’établir la pertinence d’une hypothèse relative à une procédure descriptive élaborée à partir de domaines d’objets dotés de spé­cificités nettement distinctes, les objets mathématiques pour le phéno­ménologue, les langues pour le sémioticien.
Le second apport de la sémiotique est directement issu de son structuralisme. Si la linguistique structurale a inspiré des chercheurs de tant de disciplines, c’est que le concept de structure qu’elle met en œuvre n’est pas simplement substituable aux notions de forme, de configuration ou de cadre spécifique à partir desquelles Merleau-Ponty a pu parler de «structure du comportement» puis relire Husserl en rapportant une «structure de la perception». Le concept structuraliste de structure permet de produire une description raisonnée de possibilités, le factuel correspondant à l’une de ces possibilités. Il apporte la garantie que la description ne se donne pas pour norme ou pour explication téléologique, comme le risque en est toujours couru dans la description historique.

L’apport sémiotique consiste à appliquer le concept de structure à la description du sens en le dégageant de tout domaine particulier. Cela revient à intégrer la procédure méthodologique de la variation dans la description même de l’objet à décrire. Que ce soit à travers un carré sémiotique, un schéma tensif ou par toute autre représentation structurale, le sens est le produit de sa variation. Ce qui signifie, d’une part, que sa description est contenue tout entière dans les relations entre les variétés de l’objet ; d’autre part, qu’il est affecté d’un degré et d’un mode de présence (canoniquement, quatre modes sont prévus : le réalisé, l’actualisé, le potentialisé, le virtualisé). Ainsi, le sens n’est-il pas visé seulement comme certitude ou essence de l’objet ; il accompagne la saisie de l’objet tout au long de sa réduction par la méthode descriptive. Nous dirions volontiers, pourvu que le lecteur ne juge pas la formule trop triviale, que la sémiotique donne les moyens «d’amé­nager les restes» de la réduction phénoménologique.

6| Conclusion

Pour mener la présente comparaison entre phénoménologie et sémiotique, nous avons d’emblée renoncé à deux perspectives. La perspective historique aurait probablement rendue cette comparaison beaucoup plus diffuse, et si intriquée avec d’autres rapports disciplinaires, qu’il aurait été impossible de développer la thèse optative qui s’est annoncée dès l’intitulé de cet article. La perspective disciplinaire aurait cherché, quant à elle, à ramener la sémiotique dans le giron de la phénoménologie, ou l’inverse, comme d’aucuns ne se sont d’ailleurs pas empêchés de l’envisager. C’est une technique argumentative bien connue que celle consistant à rendre caduque une conception adverse par l’état dans laquelle on la fige, tout en donnant à sa propre conception une grande latitude d’adaptation et d’accueil.

La complémentarité entre deux approches disciplinaires demeure néan­moins une thèse fragile. D’une part, certains scénarios moins heureux ne manquent pas de témoignages : ignorances réciproques, rivalités, incom­patibilités. D’autre part, les convergences sur lesquelles une complémentarité peut être envisagée sont toujours révisables. Aussi devons-nous reconnaître que la complémentarité visée entre l’approche phénoménologique du sens et l’approche sémiotique est circonstanciée. Il nous semble en effet que le sens n’a jamais été aussi menacé par des programmes disciplinaires de liquidation infiltrés jusqu’en sciences du langage et en philosophie. C’est le sens, donc, entre objet et méthode, et cependant inaliénable, qui a constitué l’enjeu de cette comparaison17.

Footnotes

1 Par exemple, chez Hagège : «une demande générale quant à la linguistique de la parole, grande oubliée du structuralisme post-saussurien, mais aussi de la gram­maire générative, qui la relègue dans la performance» (Hagège 1984, 108) ; ou chez Ducrot «la “linguistique moderne”, terme qui recouvre à la fois le compara­tisme, le structuralisme et la grammaire générative» (Ducrot 1984, 171).

2 Angermuller (2013: 44 sqq) a montré que le structuralisme n’a jamais réussi, en France, à s’imposer dans la division traditionnelle des disciplines universitaires et que son hégémonie intellectuelle dans les années 1960 et 1970 tient à des par­cours individuels excentrés, entre grandes écoles et médias. La sémiotique, à l’initiative de Greimas et sous l’impulsion des linguistes, tel Jakobson qui organisa en 1966 un colloque de sémiotique à Kazimierz en Pologne, est la seule pensée qui s’est donnée sous la forme d’une institution collective (une «école»).

3 Voir Coquet (1997, 4).

4 Voir Fontanille (2008), comme qualifié notamment par Catellani & Versel (2008, 11).

5 Je reprends ici les termes de la présentation qu’en donne Herman Parret (1983, 378).

6 Entre parenthèses, c’est également cette réconciliation que cible l’article récent de Piotrowski et Visetti (2015), mais en l’établissant cette fois à l’aide de la phéno­ménologie de Merleau-Ponty et de la lecture évaluative que celle-ci fait de la thèse saussurienne de la négativité du signe.

7 Elle se laisserait d’ailleurs aisément raisonner selon la théorie du groupe liégeois, puisque ce que Beividas décrit comme «sémioception», en le marquant d’une emphase argumentative, correspond à ce que le Groupe µ appelle «catasémiose», soit la manière dont les catégories linguistiques font retour sur les perceptions et finissent — cet aspect terminatif est essentiel — par les supplanter.

8 Qu’on nous permette de renvoyer à notre ouvrage sur la théorie du langage (Badir 2014), en particulier aux pages 142 à 161 consacrées à cette triade.

9 En suivant sur ce point la lecture qu’en donne Seron (2001, 26).

10 Nous résumons ici la seconde partie d’une étude dédiée à Wittgenstein (Badir 2013). Par ailleurs, l’étude de Flack (2011) rapporte, en les mettant en relation, les usages du concept d’expression chez Husserl, Jakobson et Merleau-Ponty.

11 Nous laissons ici de côté la question des emprunts théoriques et méthodologiques pour ne considérer que des convergences in abstracto. Swiggers (1981) doute que le structuralisme, représenté en l’occurrence par la figure de Jakobson, ait pu, sur bien des points pourtant convergents, être influencé par la phénoménologie husserlienne.

12 Au demeurant, c’est en raison du type de «description non empirique» propre à la phénoménologie que l’on doit préciser (sans entrer ici dans le détail de l’argumentation phénoménologique sur ce point) la qualité non strictement formelle des objets. Ce point est bien mis en lumière par Seron (2001, 28-29).

13 La distinction que nous employons ici entre saisie et visée a été décrite en sémiotique comme une différence entre deux types d’intentions (deux types de rapport entre sujet et objet) : la saisie rend compte d’une définition de l’objet (par exemple elle saisit l’objet en tant qu’il est empirique), tandis que la visée correspond à une intensité inhérente à la praxis épistémique (elle définit ce qu’il y a à connaître de l’objet). Voir Fontanille & Zilberberg (1998, 33).

14 Cité par Flack (2013, 121) auquel nous renvoyons également le lecteur.

15 Greimas (1966, 61) n’hésite pas même à écrire que «le concept hjelmslevien de la forme du contenu [est] révolutionnaire dans la mesure où il a signifié la mort du formalisme» !

16 Voir les illustres exemples fournis par Saussure de décrépit (1916, 160) et de courte-pointe (1916, 238). L’idée corrélée à l’adjectif décrépit a été modifiée, à une époque donnée, en raison du rapprochement que les usagers ont fait entre cette forme scripturale idéale et cette autre forme que constitue le participe passé décrépi (formes qu’on trouve répertoriées à des entrées distinctes d’un dictionnaire, décrépit et décrépir), sans que rien dans la forme décrépit n’indique l’altération d’idée qui s’est opérée. Pour courte-pointe, c’est le procédé inverse qu’on observe : l’idée à laquelle ce mot est associé n’a pas été modifiée, tandis que sa forme idéale est passée de coute-pointe à courte-pointe, sans qu’il en relève d’une intention de quiconque à ce sujet mais pour la raison que le mot médiéval coute est devenu inusité et que le mot composé a trouvé à se justifier comme le résultat de composition avec un autre mot simple.

17Une version antérieure de ce texte a fait l’objet d’une présentation lors d’une journée d’étude organisée à l’Université de Liège en novembre 2016. J’ai plaisir à remercier Arnaud Dewalque, Patrick Flack, Herman Parret et Denis Seron pour les remarques dont ils m’ont fait part à cette occasion ainsi qu’à la lecture du présent texte.

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