Note sur la fondation de la phénoménologie du langage: d’Aristote à Merleau-Ponty

pp.173-176

https://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.173

ISO 690

Coquet, Jean-Claude. Note sur la fondation de la phénoménologie du langage. In: Acta Structuralica, 2018, 1, pp.173-176 [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.173]

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Coquet, J. (2018). Note sur la fondation de la phénoménologie du langage. Acta Structuralica. 1, pp.173-176. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.173]

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Coquet, Jean-Claude. "Note sur la fondation de la phénoménologie du langage." Acta Structuralica, vol.12018, pp.173-176. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.173]

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La phénoménologie du langage n’est pas encore une discipline reconnue comme telle par les philosophes. Ils devraient pourtant s’y intéresser puisque le syntagme en appelle à la phénoménologie qu’ils ont rencontrée dès leurs études de l’antiquité gréco-latine. Elle n’est pas davantage reconnue par les linguistes qui se disent pourtant spécialistes du langage. Une simple définition d’abord pour amorcer la réflexion: la phéno­méno­logie du langage, c’est l’étude de ce qui nous apparaît (le «nous» est essen­tiel), à savoir les phainomena, ces «choses dans leur présence» (Cassin, 2004, 1078), les choses mêmes que traduit le langage.

Il reste sans doute bien des points à éclaircir. Ainsi la notion capitale de «traduction». Le De Interpretatione d’Aristote, articule deux strates de la signification, la seconde relevant de l’analyse, de la sémiotisation; elle ob­jective la première qui, elle, relève de la perception.

Voici la traduction courante des premières lignes du De Interpretatione : «Les sons émis par la voix sont les symboles des états de l’âme, et les mots écrits les symboles des mots émis par la voix».

La première strate est donc celle de la voix, de la parole. La voix, le percevant, traduit les affects, le perçu. Affects rapportés à «l’être vivant», à la «personne» (pour psuche je suis Chantraine 1999, 1294). Voici un premier point.

Arrêtons-nous un instant sur la démarche d’Aristote. Il emploie le terme sumbolon (symbole, qui signifie, nous dit le traducteur et le commentateur de ce texte fondamental : «traduction»)(Tricot 1984, 152). Est-ce que les pathemata tes psuches que la traduction prend pour cible sont bien «les états de l’âme», comme on le propose généralement? Ils renvoient, si l’on veut être plus précis, à ce que ressent l’être vivant, à son expérience du sensible. C’est bien ce que signifie psuche, la «vie» chez Aristote.

La deuxième phase de la traduction concerne, après la parole, l’écriture (ta graphomena). L’écriture traduit la parole. C’est aussi ce que dira Ben­veniste : l’écriture est le relais de la parole. La voix est la parole primaire ; l’écriture, la parole secondaire (Benveniste 2012, 132-134). Telles sont les deux données immédiates (prȏtȏs, dit Aristote) sur lesquelles se fonde le langage.

Le Vocabulaire déjà cité souligne que le De Interpretatione  «déploie, dans ses toutes premières lignes, la structure classique qui informe la phénoméno­logie, et demeure la grande charte du langage». En effet, «le phénomène se montre dans le langage, il se laisse dire et écrire» (Cassin op. cit., 1161), à cette condition que la parole (le «dire») traduise les affects de l’être vivant et que l’écriture prenne le relais.

Soit une réalité à trois niveaux : la voix (la parole), les affects, la trans­cription (l’écriture).

NB: Un ouvrage récent s’intitule : «La violence du logos», Garnier, 2013. C’est à quoi nous sommes aussitôt confrontés. Quelle place accorder au logos, à la raison, dans l’analyse du langage? Elle est centrale dans la phénoméno­logie générale. Mais il en va autrement dans la phénoménologie du langage. Il faut alors tenir les deux bouts : la parole primaire, la voix, le sensible, la phusis, et la parole secondaire, l’écriture, qui, objectivant la parole primaire, entre dans le domaine du logos. Faute de quoi, le traducteur reste sous l’influence exclusive du logos, de sa «violence», et les pathemata tes psuches, si l’on suit, par exemple, la Loeb collection, deviennent, sans explication, à la manière platonicienne, des mental affections, ou encore, la «pensée», tout simplement (Auroux 2008, 31).

Reprenons la définition de la phénoménologie du langage. Après celui de la « traduction », un autre point invite à la réflexion : que faut-il entendre par «ce qui nous apparaît : les choses dans leur présence»? Qu’est-ce que la présence (ousia)? Elle se manifeste sous deux aspects, « dans les corps », dit Aristote (Aristote op. cit., 1028b). Présence corporelle dynamique relevant de la phusis («c’est le mode de présence de ce qui s’épanouit», Ibidem, 1015a) et dans l’esprit, présence intellec­tuelle relevant du logos. On a déjà relevé que chez Aristote le langage unifiait phusis et logos (Ibidem, 1028b). Il y a «l’ordre ontologique, immanent, de la venue en pré­sence» des «choses», de l’être tel qu’il se donne à nous (phusis), et, ensuite, «l’ordre logique de la prédication» (logos)(Ibidem, 199-200). En fait, la prédication a deux types d’expérience à traiter: pour transcrire l’expérience corporelle, «les choses dans leur présence», elle fait appel aux prédicats somatiques que lui fournit la langue (chaque langue); pour transcrire les expériences de pensée, par exemple les «êtres mathématiques de Platon» dont Aristote fait état (Ibidem, 10), de même pour tout processus de sémiotisation, dirait Benveniste, pour tout retour sur elle-même, sur sa structure, sur son fonctionnement, elle a recours aux prédicats cognitifs que, là aussi, lui fournit la langue (chaque langue). Les Stoïciens le disent clairement opposant le perceptif (phusis): «video Catonem ambulantem» (je vois Caton se promener) et le descriptif (logos): «dico: Cato ambulat» (Sénèque 2003, 51).

NB: Pour un philosophe du langage, la formulation: «Les choses dans leur présence», (ta phainomena) risque d’être incompréhensible. C’est que nous sommes entrés dans le domaine de la phénoménologie du langage. Un test de ce passage est celui de la traduction du grec en latin. Comment traduire «les choses dans leur présence»? Sénèque notait dans une autre lettre à Lucilius que le latin était indigent par rapport au grec (Lettre 58, cité dans Cassin op. cit., 1077). Le terme «res», par exemple, ne peut pas renvoyer à «ta phainomena»; il renvoie à «pragma», l’affaire en question, à un-état-de-choses que l’on peut décrire (Ibidem, 1076). Ajouter «ipse» à «res» (le propre de la chose, «res ipse») ne change rien à ce constat: nous n’avons pas accès à l’apparaître, au surgissement de la chose, à la réalité. Encore un exemple tiré de Sénèque (Ibidem, 1076). Le traducteur en français de «res ipsas intueri» n’hésite pas à dire (violence du logos): «avoir en vue les idées» au lieu de: «considérer les choses en elles-mêmes». Pourtant, le principe étant de subordonner la parole aux choses (verba rebus permittere »), je parle en fonction desdites choses («rerum causa loqui»). Ainsi se justifiait la traduction de cette expression stoïcienne: «laisser parler les choses mêmes» (Imbert 1992, 112). Le cas de figure est d’ailleurs analogue à celui que nous avons exa­miné dans la lettre 117 à Lucilius : d’abord, en soubassement, la perception (phusis): je vois Caton se promener, ensuite, la prédication (logos): je dis: Caton se promène. «Intueri res ipsas», c’est «la perception même avant qu’elle ait été réduite en idées» (Merleau-Ponty 1995, 362). Par l’intuition («intueri»), on se place dans ce que « l’objet même a d’essentiel et de propre» («ipse»)(Bergson 1938, 187). Par la pré­dication, seconde, («loqui»), j’exprime ce qu’il en est de la réalité. En som­me, la phénoménologie du langage a toujours pour objet de «nous ramener aux phénomènes dont nous avons l’expérience». Le principe des principes est donc bien le retour aux choses mêmes. Aux prédicats somatiques de les traduire et aux prédicats cognitifs de les  décrire.

References

Aristoteles (2007) Métaphysique, Paris, Pocket.
Auroux Sylvain (2008) La philosophie du langage, Paris, Presses universitaires de France.
Benveniste Émile (2012) Dernières leçons: Collège de France 1968-1969 (edited by Jean-Claude Coquet; Irène Fenoglio), Paris, EHESS.
Bergson Henri (1938) La pensée et le mouvant: Essais et conférences, Paris, Presses universitaires de France.
Cassin Barbara (2004) Vocabulaire européen des philosophies, Paris, Seuil.
Chantraine Pierre (1999) Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, Klincksieck.
Derrida Jacques (1972) Marges de la philosophie, Paris, Editions de Minuit.
Imbert Claude (1992) Phénoménologies et langues formulaires, Paris, Presses universitaires de France.
Merleau-Ponty Maurice (1945) Phénoménologie de la perception, Paris, Gallimard.
Merleau-Ponty Maurice (1995) La nature: Notes, cours du Collège de France (edited by Dominique Séglard), Paris, Seuil.
Seneca Lucius Annaeus (1950) Dialogues, Paris, Presses universitaires de France.
Seneca Lucius Annaeus (2003) Lettres à Lucilius, Paris, Les Belles lettres.
Tricot Jean (1984) "Index", in: Organon, Paris, Vrin, pp.n/a.

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