La phénoménologie comme toile de fond de la sémiotique structurale

pp.9-28

https://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.9

ISO 690

Parret, Herman. La phénoménologie comme toile de fond de la sémiotique structurale. In: Acta Structuralica, 2018, 1, pp.9-28 [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.9]

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Parret, H. (2018). La phénoménologie comme toile de fond de la sémiotique structurale. Acta Structuralica. 1, pp.9-28. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.9]

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Parret, Herman. "La phénoménologie comme toile de fond de la sémiotique structurale." Acta Structuralica, vol.12018, pp.9-28. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.9]

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Mille pages ont été publiées sur l’épistémè structuraliste, sur ses équivoques épistémologiques, sa philosophie incertaine et souvent légère, son idéologie tranchante, provocatrice, polarisante1. Et pourtant Foucault avait proclamé dans Les mots et les choses : «Le structuralisme n’est pas une méthode nouvelle : il est la conscience éveillée et inquiète du savoir moderne». Il est vrai que la dénomination «structuralisme» fonctionne comme une étiquette sans contours précis. La notion de «structure» également n’est qu’une nébuleuse plurivoque. Si nous nous interrogeons sur «l’avenir de la structure», il faudra s’entendre d’emblée de quelle notion de structure on discute. Il y a toute une «structurologie»2 qui organise, classifie et évalue la Structure, cet objet d’amour et de défiance des structuralistes des années soixante et soixante-dix. Greimas propose à cette époque une définition anecdotique mais passablement minimale: «La structure, c’est finalement la rencontre de la linguistique et de l’anthropologie» (Dosse, op. cit., I 47). Ce serait bien lors de cette rencontre, énonce Greimas, que l’axiome saussurien «l’élément présuppose le système» a pu générer un concept de structure consistant, porteur de puissantes hypothèses épistémologiques qui se sont révélées, bien que largement déductives, d’une remarquable productivité analytique et descriptive. Ouvrir la notion canonique de «structure», celle qui est exaltée par la doxa si conséquemment incarnée par Hjelmslev et Lévi-Strauss, pourrait nous mener en effet vers un certain «avenir de la structure».

Comment la doxa de la «structure» est-elle formulée dans les textes du premier Greimas, de Sémantique structurale de 1966 au Premier Dictionnaire de Greimas/Courtés de 1979 ? De longues pages sont consacrées dans le Dictionnaire à la notion de «Structure» (Greimas & Courtés, 360-366)3, et cette entrée énumère une longue liste disparate d’emplois qui tous définissent la «structure» par rapport au caractère relationnel de l’objet sémiotique. Sont suggérées comme parasyno­nymes de «structure», les notions d’articulation, d’organisation, de dispositif, de mécanisme même : structures actantielles et actorielles, structures aspectu­elles et catégorielles, structures modales, structures narratives et discursives, structures polémiques et contractuelles, structure profondes et superficielles, structures sémionarratives, structures systématiques et morphématiques. Une de ces incarnations de la «structure» est privilégiée au niveau du Dictionnaire, la «structure élémentaire de la signification», consacrée le «modèle constitutionnel» fondateur de la «syntaxe fondamentale». La «structure élémentaire de la signification» fonctionne comme la procédure de descrip­tion de l’objet sémiotique anté­rieurement à sa manifestation. Que cette structure soit «élémentaire» signifie qu’elle justifie le système des valeurs différentielles avant qu’elles ne soient incarnées dans des propriétés mani­festées. On se rappelle évidemment que cette structure élémentaire de la signification est généralement représentée sous forme de l’emblématique carré sémiotique. Il est important de noter que cette nébuleuse des emplois de «structure» est une fédération dont la défi­nition unifiée est ramenée par Greimas à l’axiomatique hjelmslevienne qui statue que «la structure est une entité autonome de relations internes, constituées en hiérarchies». Greimas, dans le Dictionnaire, analyse ainsi les trois moments définitionnels de cette notion hjelmslevienne de la structure: primo, la structure est un réseau relationnel où la priorité est accordée aux relations aux dépens des éléments ; secundo, ce réseau relationnel est une hiérarchie, ce qui signifie que les parties reliées entre elles entretiennent des relations avec le tout ; tertio, la structure est dotée d’une organisation interne, elle est une entité autonome, ce qui implique la réduction ou la «mise entre parenthèses» de tout point de vue psychologique et ontologique ou réfé­rentiel. Il est important de noter que pour Greimas cette triple détermination hjelmslevienne n’est pas seulement épistémologiquement consistante mais également, surtout même, opératoire.

La conception de la structure chez Greimas a été souvent réduite à un produit d’un structuralisme implacablement fixiste. Mon effort consiste pré­cisément à mettre en évidence qu’au contraire, Greimas focalise souvent sur les lacunes et les carences réductionnistes de ce structuralisme fixiste en off­rant des suggestions comment ouvrir la notion de structure vers son avenir4. C’est en focalisant sur le va-et-vient dialectique entre la structure structurante et la structure structurée, entre la suprastructure et l’infrastructure que se trouve dynamisé le principe d’immanence hjelmslevien. Il est communément accepté que le projet sémiotique fait abstraction de toute référence à une réalité externe à statut ontologique, ce qui accentue l’autonomie de la forme structurale. Mais en plus la «méthode sémiotique» greimassienne se déploie comme une dynamique dialectisant d’une part le soi-disant «objet sémio­tique», le vécu, l’infrastructure, et de l’autre l’«objet scientifique», le conçu, la suprastructure. Greimas affirme dans le Dictionnaire que «le monde est structurable, c’est-à-dire ‘informé’ par l’esprit humain» (Greimas & Courtés op. cit., 181), adage qu’il faut comprendre, non pas comme une position psycho-anthropologique mais bien plutôt comme suggérant une détermina­tion de la «structure» régie par une dialectique tensive entre le vécu et le conçu, tension qui est précisément source générative de signification. Cet accent greimassien sur la structurabilité de l’univers de signification, c’est-à-dire sur le dynamisme de la structuration abolit le principe d’immanence dans son orthodoxie et sa radicalité hjelm­slevienne5.

Comment «ouvrir» la notion de structure vers son avenir ? L’avenir de la structure est dans la reconnaissance et la cultivation de ses potentialités. Il nous semble que, à ce propos, deux stratégies devraient s’imposer à l’attention épistémologique. La première stratégie consiste à projeter le structuralisme greimassien contre un double horizon qui inspire et en même temps menace sa méthode et son axiomatique, deux «toiles de fond», la phénoménologie et la morphologie, qui ne sont jamais complètement assimilées, souvent expli­citement repoussées même. Reconnaissons d’emblée que la phénoménologie et la morphologie ont imprégnées fortement l’axiomatique sémiolinguistique. En effet, il convient de reconnaitre l’impact de cette double «toile de fond» et d’en distiller des éléments qui «ouvrent» la notion de structure vers son avenir. Une seconde stratégie consisterait à intégrer des éléments théoriques et méthodiques de la riche gamme des structuralismes alternatifs, cette nébu­leuse de structuralismes qui excède considérablement le seul structuralisme «genevois», de Saussure par Hjelmslev à Greimas. Spécifions quelque peu cette double stratégie.

Greimas formule, tout au début de Sémantique structurale, le geste fon­dateur de la sémiotique comme suit: «C’est en connaissance de cause que nous proposons de considérer la perception comme le lieu non linguistique où se situe l’appréhension de la signification» (Greimas 1996, 8), ce qui est de toute évidence un renvoi à une thèse centrale de la phénoménologie merleau-pontienne. D’ailleurs Merleau-Ponty constate «que [les] linguistes, sans le savoir, foulent déjà le terrain de la phénoménologie» (1960, 132-133), et il est évident que l’on ne peut minimiser l’impact de la phénoménologie sur la sémiolinguistique. Ainsi la perception est considérée comme la source qua­litative de différenciation, comme l’origine incontournable de la mise en structure des différences phonologiques, syntaxiques et sémantiques. Mais l’impact de la phénoménologie est plus large et plus profond encore, et je voudrais commenter à ce propos quelques propositions du philosophe-linguiste Hendrik Pos, pour ne pas toujours évoquer Merleau-Ponty6.

Hendrik Pos a été une puissante source d’inspiration pour toute sémio­linguistique ouverte à la réflexion philosophique7. Pos, philosophe-linguiste hollandais très apprécié par Merleau-Ponty, a thématisé avec ori­ginalité, déjà à partir des années trente, le rapport du structuralisme à la phénoméno­logie (Pos 1939, note 18), et son importance, reconnue par Merleau-Ponty, consiste avant tout dans sa sévère critique épistémologique du positivisme (entre autres, du beha­viorisme), mais également dans sa mise en question d’une formalisation désincarnée dans les sciences sociales ou d’une modélisa­tion fantasmatique en linguistique. Toutefois, le noyau théorématique de la phénoménologie de Pos consiste à positionner ce qu’il appelle un «a priori matériel» à la connais­sance acquise dans les sciences humaines, et de consi­dérer cet a priori comme le fondement et la justification à toute construction scientifique – en effet, cet «a priori matériel» suscite un savoir enveloppé dans la conscience préscientifique des sujets humains. Husserl, le vrai maître à penser de Pos, avait démontré que ce fondement justificateur s’incruste dans une subjectivité originaire, la «conscience naturelle». De la «consci­ence naturelle», l’ultime réalité concrète, on n’en a que des intuitions vécues et originaires. Pos soutient que la «conscience naturelle» est «parlante», et cette «parole» de la «conscience naturelle», en parfaite intimité avec le réel environnant et avec les humains, nomme le monde et communie dans l’être-ensemble des sujets parlants. Cette parole originaire est générée sans aucun contrôle cogni­tif, et elle fonctionne infailliblement, sans se transformer en langage observa­tionnel ou descriptif. Jamais elle ne se réduit à un «point de vue», celui d’un observateur extérieur. Pos, en bon phénoménologue, analyse comment la «conscience naturelle» accède sans médiation à une parole qui n’est jamais vécue comme arbitraire, elle n’est jamais prise dans une chronologie de successions et de changements, et elle ne cause ni une atomisation ni une synthèse surplombante des phénomènes. L’épistémologie que Hendrik Pos propose, est radicale : il faut se méfier de tout objectivisme de la science et il faut implanter tout fonctionnement sémiolinguistique dans la conscience originaire du sujet parlant. Cette conscience originaire génère des «struc­tures» que la phénoménologie structurale devrait reconstruire et interpréter. On pourrait dire avec Pos que le sujet parlant est en fait un «créateur de structures». Le sujet parlant, «conscience originaire» ou «inconscient rationnel» ou «pensée inconsciente» est, toujours dans les termes de Pos, une subjectivité structurante. On sait que Pos s’est surtout intéressé à la phonologie structurale de type Troubetzkoy, mais on découvre vite que sa phénoménologie linguistique dépasse de loin le domaine phonologique. La phonologie structurale comme science du système des sons de la parole, de ses relations systématiques et intimes d’oppositions, s’étend chez lui jusqu’à une sémantique qui n’est pleinement structurale que libérée de tout nomina­lisme et de tout référentialisme. Nul doute que le structuralisme sémio­linguistique reprend certaines intuitions phénoménolo­giques de Pos sans accepter pour autant ses dérives anthropo-métaphysiques, sans intégrer par exemple une affirmation passablement spéculative, chère à Pos, selon laquelle la structuration linguistique serait dirigée par une finalité qui dépasse la volonté des individus et le destin assumé des communautés empiriques (Pos op. cit., 188 et 192). Il est sans doute difficile d’assimiler dans la théorie sémiolinguistique l’en­semble des propositions de Pos, mais constatons quand même que l’orien­tation antinominaliste et antinaturaliste de Pos marque à fond l’axiomatique structurale. Et en plus, un thème central de la phénoménologie de Pos est certainement à l’œuvre en sémiolinguistique structurale: que la signification implique un apriori matériel plus englobant que la simple différence perceptive, comme le soutenait encore Sémantique structurale. C’est bien plutôt le phénomène dans sa qualité de présence qui fonctionne comme apriori matériel, position que certaines sémiotiques actuelles, celle des formes de vie entre autres, ont pleinement assumée. De La phénoménologie de la perception de Merleau-Ponty, par les Écrits sur le langage de Hendrik Pos jusqu’aux Idées de Husserl8, telle est la toile de fond phéno­ménologique qui inspire, suggère et amende la sémiolinguistique structurale, sans pourtant être globalement intégrée. Cette toile de fond fonctionne comme un horizon de problématisation tout au long du parcours sémio­linguistique et c’est ainsi qu’elle ouvre la notion de structure vers son avenir.

Ce qui est vrai de la phénoménologie l’est également de la morphologie qui a exercé ce même rôle d’une problématisation fondamentale du projet structura­liste. Toute une tradition morphologique inaugurée par Goethe a profondé­ment inspiré une certaine sémiotique, celle de René Thom à Jean Petitot9. La «structure» y est incrustée dans la morphogénétique d’une «force forma­trice» (bildende Kraft), «un principe dynamique interne producteur de transformations». L’organique objective ainsi une structure morphogéné­tiquement générée. La semiosis, nous enseignent les tenants de la pensée morphogénétique, est caractérisée par une genèse dynamique, par l’auto­régulation et en même temps par une stabilisation structurale. Rappelons dans ce contexte l’épistémologie linguistique de Cassirer dans son dernier texte notoire de 1945, «Structuralism in modern linguistics», où le philo­sophe présente, de son point de vue morphologique, sa conception de la notion de «structure» (Cassirer 1945, 97-120) en commentant en premier lieu la linguistique de Jakobson et de Troubetzkoy10. Cassirer récupère la morphologie goethéenne et incorpore la notion d’energeia de Humboldt mais il ne prône certainement pas un biologisme généralisé. Le langage, comme toute autre sphère de signifiance ou comme n’importe quel univers symbolique, n’est pas vu par Cassirer comme un organisme biologique, mais bien plutôt comme organique au sens structural. Cassirer défend une mor­phologie de l’organique qui pourrait servir de concept central épistémo­logiquement fondé du struc­turalisme moderne. Ce structuralisme ne devrait pas se projeter comme un humanisme moralisant mais bien plutôt s’incarner dans une anthropologie des formes symboliques ayant pour unique enjeu de déboucher sur la vie, l’événement et l’individu11. La finalité de la sémio­linguistique n’est certaine­ment pas de rendre compte de structures intem­porelles, mais bien plutôt de développer avant tout «une méthode selon laquelle les parties n’ont de sens que par rapport au tout dans lequel elles s’insèrent, en tenant compte de «structures» (ou ensembles, Zusammenhänge) auxquelles on peut accorder une certaine permanence malgré les modifications historiques» (Cassirer, op. cit., 178 et 220). La vie, le sujet, l’événement ne sont pas de substances fixes. Le sujet est pluriel, toujours en devenir de lui-même, tout d’ailleurs comme la réalité environ­nante. Il est vrai que le moteur qui marque en profondeur la pensée de Cassirer, est bien celui d’une dialectique de la structure et de la vie : «la vie suit une dialectique plurielle vers toujours plus de complexité», énonce Cassirer, «sans jamais une fermeture de ce processus indéfiniment créatif» (op. cit., 345). En un mot, la structure est vivante, elle rend compte de l’événementialité, de la spontanéité et de la créativité de la semiosis. La forme renvoie toujours à d’autres formes selon un processus de transformations infinies. Cassirer présume que la linguistique structurale est une vraie «science humaine» dès que son discours se déploie comme une «syntagmatique rationnelle» qui, en tout cas, exclut toute tentation positiviste et naturaliste. Le syntagme de «syntagmatique rationnelle» revient d’ailleurs chez Greimas, là où il déter­mine le savoir sémiotique. J’y reviens dans ma conclusion. Plus en général, c’est la profonde conviction de Cassirer qu’il faut insérer le structuralisme, saussurien ou jakobsonien, dans la longue histoire de la philosophie de la culture, de la philosophie du langage et de l’épistémologie des sciences humaines, par le biais d’une compréhension holistique et organique de la civilisation, de l’histoire et de l’homme. Cassirer introduit des théorèmes qui pourraient être décisifs pour la sémiotique à venir, ceux de pregnance symbolique et de style structural, deux perspectives qui suggèrent une ouverture de la «structure» vers son devenir, vers l’idée de la «structure structurante».

On n’en doute pas, la sémiotique structurale de Greimas s’insère dans la riche histoire des sciences humaines contemporaines. La modélisation si consistante, si cohérente qu’elle propose, est perméable aux deux toiles de fond qui la problématisent : d’une part, on constate dans l’épistémologie sémiotique une fascination pour l’a priori matériel, dans les termes de Pos : toute signifiance «vit» l’expérience de sa subjectivité qui est toujours en même temps l’expérience de sa co-subjectivité et de sa com­munautarité. Ce que Husserl et Pos appellent «conscience naturelle» est plutôt identifié par Greimas et Lévi-Strauss comme «esprit humain». L’autre toile de fond – la morphologie d’origine goethéenne et humboldtienne se cristallisant dans Cassirer – hypostasie l’energeia d’une raisonnabilité «en vie», organique et perpétuellement symbolisante, en d’autres mots, un «esprit» qui fonctionne comme une dynamique de structuration transpositive. On ne peut que constater que ces deux toiles de fond, si influentes, inspirent et menacent en même temps et qu’elles sont ainsi systématiquement refoulées par la doxa structuraliste.

Une seconde stratégie qui nous mène vers une reformulation de la notion de «structure» consiste dans la revalorisation de la nébuleuse des multiples structuralismes. On est habitué d’envisager l’histoire du structuralisme com­me une évolution linéaire partant de Saussure et progressant vers Greimas et Lévi-Strauss en passant bien sûr par Hjelmslev12. C’est dire que la démarche structuraliste dans son entièreté serait enracinée dans la pensée linguistique de Ferdinand de Saussure. Il convient de détrôner ce modèle historio­graphique, uniquement axé sur le structuralisme «franco-parisien», de Saussure à Greimas, Barthes, Lévi-Strauss, Lacan, Foucault même, c’est dire la généalogie saussurienne du structuralisme dans le contexte intellectuel parisien des années soixante et soixante-dix. Il faut se rendre compte qu’il existe une longue histoire du structuralisme dont la variante franco-parisienne n’est qu’une pousse, et il convient ainsi de revaloriser d’autres modèles historiographiques nous permettant de comprendre d’une façon comparative différentes déterminations de la notion de «structure»13. Même si le structuralisme franco-parisien, s’est imposé comme un puissant mouve­ment épistémologique et idéologique, on est forcé de constater des diver­gences et des nuances entre les multiples structuralismes, précisément concer­nant la détermination du concept pivotal de «structure» (Voir Parret 1996, 317-342).

C’est d’ailleurs Jakobson qui a inventé l’étiquette de «structuralisme» pour caractériser une nouvelle science linguistique appelée à résister à l’en­gluement dans le positivisme, le naturalisme, le substantialisme, l’atomisme. Jakobson était d’emblée conscient du fait que le structuralisme de Prague et celui de Genève, plus tard celui de Copenhague, ouvraient des cheminements bien différents, difficiles à synthétiser (Sériot, op.cit., 290-294). Ce n’est pas que le structuralisme pragois a été épistémologiquement plus consistant que le structuralisme saussurien ou empiriquement plus fécond, mais c’est bien le cas que la notion de «structure» y est comprise dans un sens totalement différent. La «struc­ture» n’y est pas prônée comme «systématiquement différentiel et catégo­riel» mais comme une totalité, ce qui donne à l’architec­ture de la linguistique pragoise une coloration épistémologique tout diffé­rente (Ibidem, 294). Pour comprendre cette double conception de la structure, la genevoise et la pragoise, on peut recourir à l’opposition des deux épistémès paradigmatiques qui marquent l’histoire de la philosophie moderne. D’une part, la structure comme totalité, c’est Hegel, la synthèse dia­lectique du Romantisme avec sa métaphore du Tout organique, et de l’autre, la structure comme système, c’est Kant, le rationalisme des Lumières avec son épistémologie analytique, transcendantale et catégorielle. Ce n’est pas que Jakobson et Troubetzkoy sont d’authentiques Naturphilosophen ni des néoplatoniciens, et pourtant ils cultivent l’idée de la nature humaine parlante et de la communauté discursive comme étant aspirée par une totalité tran­scendante. Il faut évidemment formuler ce genre de généralisation avec précaution et prudence. Mais notons quand même que le structuralisme saussurien refoule la conception pragoise de la structure comme étant trop continuiste, trop holistique, trop essentialiste. On ne peut nier que la conception saussurienne de la semiosis implique une notion de «structure» comme système relationnel de différences, de valeurs, de caté­gories. L’axiomatique saussurienne et toute la science structurale qui en est tributaire, ne se transforme en procédure de découverte qu’à partir du mo­ment où elle projette la méthode ascétique du «point de vue qui crée l’objet». Selon l’ascétisme perspectival et catégoriel du structuralisme de Genève et de Copenhague, la totalité ou la Gestalt paraît comme un véritable obstacle à l’imposition de la forme structurale.

Certaines stratégies méthodiques des linguistes de Prague sont extrême­ment valables, comme le dépassement du mécanicisme positiviste, comme la critique du hasard aveugle dans la diachronie des phénomènes langagiers, comme l’opposition radicale au naturalisme de l’ancienne linguistique néo­grammairienne, et avant tout comme la résistance à la tendance dichoto­misante, les dichotomies de langue/parole et de synchronie/diachronie en premier lieu. Remarquons que le structuralisme pragois, plus que le struc­turalisme genevois, assimile facilement l’option morphologique, défendue avec ferveur dans la philosophie de Cassirer. Dans le cadre de la sémio­linguistique postsaussurienne, greimassienne par exemple, l’empirie des phénomènes est toujours trop complexe, trop plurivoque, pour la faire entrer dans le modèle – ainsi le son marqué par le timbre unique d’une voix, le discours dans sa variabilité inépuisable… Par contre, Jakobson en sémantique et en poétique, tout comme Troubetzkoy en phonétique, poursuit inlassable­ment une quête continuiste sans trop se soucier des coupures dichotomisantes ou des réductions épistémologiques comme celles à l’œuvre dans la modéli­sation formalisante, hjelmslevienne par exemple. Les Pragois sont fascinés plutôt par la complétude et la concrétude de l’objet réel, par l’harmonie de l’univers dynamique perçu par les sujets comme une totalité dans et à travers les réalisations de la communication et du vivre-en-communauté. Le réel, pour les Pragois, est un Tout organisé, et la conception pragoise de l’objet sémiotique implique un regard totalisateur sur la semiosis. Il faut ajouter encore un autre élément constitutif de l’axiomatique pragoise : pour les Pragois, la subjectivité parlante est «le sentiment d’un lien interne, organi­que, entre les éléments à répartir… […] Le système ne reste jamais suspendu en l’air… Le sujet est prédisposé intérieurement à une conception totalisante du monde», telle est la philosophie de Jakobson, comme il l’exprime dans sa nécrologie de Troubetzkoy, en 1939 (Jakobson 1973, 298). On a pu dire en effet que le structura­lisme de Jakobson et Troubetzkoy est une «pensée du lien», une «méthode du liage» (Sériot, op.cit., 282): l’ordre des choses du monde se découvre à ceux qui sont à la recherche de parallélismes, de symétries, de ressemblances, de Zusammenhänge, toute cette recherche étant en effet une quête anthropo-ontologique sans fin. Il y a chez les Pragois d’une part la reconnaissance de la concrétude de la semiosis mais en même temps une recherche obstinée de «structures essentielles». La litanie de preuves accumulées, la taxinomie de «types» ne mènera jamais à une synthèse globale et homogène des faits empiriques. La méthode du liage aspire à la découverte des essences cachées derrière la multitude des phénomènes, et c’est ainsi que l’on a souvent qualifié le projet pragois comme une quête à coloration platonisante. Prague construit l’ontologie holistique des types à partir de la concrétude des phénomènes, en opposition avec Genève et Copenhague dont l’ambition est la construction catégorielle de schémas. Jakobson et Hjelmslev, Hegel versus Kant, deux structuralismes qui sont passablement irréconciliables : les Pragois cultivent un réalisme idéalisant à l’égard de l’objet sémiotique, les Genevois, de l’axiomatique saussurienne par Hjelmslev à la sémiotique greimassienne, un nominalisme schématisant. Deux conceptions également de l’immanence : pour Jakobson et Troubetzkoy, la structure est immanente à l’ordre des choses, pour Saussure, certes le Saussure «canonisé», la structure est immanente à l’objet construit en sys­tème de valeurs, immanente par conséquent du point de vue d’un modèle méta­linguistique. On a affaire, à première vue, à deux conceptions de la «structure» qui attestent plus d’antagonisme que de solidarité. Et pourtant la reconnaissance de la spécificité des orientations structuralistes si divergentes est un moyen stratégique – la seconde stratégie d’«ouverture» – qui pourrait mener à une reformulation de la notion canonique de «structure».

J’ajoute une réflexion concernant la notion de «structure» comme elle fonctionne dans l’esthétique structurale14. Si j’invoque à nouveau Jakobson, c’est que ce linguiste-philosophe-poéticien considère la dimension esthétique du langage comme essentielle à sa nature et à son fonctionnement15. L’esthétique structurale, quasi inexistante dans le cadre de la sémiolinguis­tique postsaussurienne, est prépondérante dans l’histoire intellectuelle des années vingt et trente du Cercle linguistique de Prague, avec ses poètes, ses écrivains et ses esthéticiens, qui étaient d’ailleurs tous bien informés autant de la phénoménologie de Husserl que de la philologie historique et de la lin­guistique néogrammairienne. En effet, le structuralisme pragois semble avoir assimilé l’histoire de la philosophie allemande et des sciences humaines, comme le néo-humboldtisme et certainement l’idéalisme de Hegel et la Naturphilosophie de Schelling. J’ai pu qualifier la phénoménologie et la mor­phologie comme les toiles de fond du structuralisme greimassien, mais il est évident que Husserl, Goethe, Humboldt, Cassirer fonctionnent comme les sources intellectuelles de l’esthétique structurale de Prague, de Jakobson en particulier, avec un impact beaucoup plus puissant que dans le structuralisme postsaussurien.

La notion de «structure» comme elle fonctionne en esthétique structurale nous intéresse particulièrement et je me permets d’évoquer la façon dont le Pragois le plus sagace dans ce domaine, Jan Mukařovský, étale ce problematon16. Chez Mukařovský, la «structure» n’est pas définie comme système de différences ou d’oppositions, bien qu’il connaisse et cite le Cours de linguistique générale. Dans sa conception, un ensemble est plus que la somme des parties, le tout a des propriétés qualitatives qui dépassent celles des composantes. Plus particulièrement quand il s’agit d’une œuvre d’art, la signifiance structurale est individuelle, personnelle, idiosyncratique, non pas universelle ni éternelle17. Par conséquent, la «structure» est une totalité soumise à une temporalité qui crée et détruit, à une dialectique de la tradition et de la nouveauté. Une forme structurale n’organise pas seulement l’œuvre dans sa particularité, mais elle marque également, «structuralement», la chaîne diachronique des créations d’un artiste. L’interaction entre les arts aussi, entre la musique et la poésie, est soumise à une dynamique de structuration qui se stabilise toujours et nécessairement dans un certain équilibre fluctuant. C’est dire que la «structure» d’une œuvre d’art apparaît comme un événement, comme une dialectique de mobilité et de stabilité. La «structure» n’est pas seulement cette totalité-événement, elle est également et d’essence un dynamisme, un regroupement constant, un équilibre interne de polarités dialectiques, elle est un champ de forces. Mukařovský fait souvent référence à Goethe pour illustrer le caractère organique, dynamique et tensif de la totalité structurale. Dire qu’une forme structurale est holistique – la structure comme totalité – n’est pas suffisamment spécifique puisqu’il faut stipuler en plus que la forme structurale est tensive, qu’elle est une configuration de forces. En effet, Mukařovský caractérise la forme structurale comme une configuration, une totalité tensive qui a une Gestaltqualität qui est pleinement sensorielle et perceptive18. Une configuration ne peut fonctionner que quand elle est perçue sensoriellement – les exemples préférés d’une telle Gestaltqualität, pour Mukařovský, sont bien les «qualités» de la mélodie et le vers. Gestaltqualität est plus que «composition» : une «composition» est organisée à partir d’un schéma désincarné tandis que la Gestaltqualität est incarnée. Les symptomes de la Gestaltqualität, sa proportionnalité, sa symétrie ou dissymétrie, sa tensivité, ne sont identifiables qu’en tant que corrélat temporalisé d’une réceptivité sensorielle. Selon Mukařovský, les entités différentielles et participatives d’une œuvre d’art ne sont jamais compositionnelles mais bien plutôt configuratives. Seule une configuration d’entités participatives forme une totalité et homo semioticus ne perçoit pas sensoriellement la composition mais bien la configuration ou la Gestaltqualität de l’œuvre d’art. Cette Gestaltqualität est surtout créée par la spécificité des matériaux de l’œuvre, ainsi que la dureté de la pierre d’une sculpture qui «configure» la surface d’une statue. On constate que la configuration génère une certaine variance dans l’interprétation. Puisque la configuration est un procès, un événement, une totalité dynamique, la réception sensorielle générera des «états de conscience» discontinues. L’émergence de la «structure» dans la perception, la «structuration», sera toujours vécue comme la perturbation d’un équilibre provisoire, d’une synthèse constamment soumise à des forces événementielles et organiques. C’est le principal enseignement de l’esthétique structurale de Jan Mukařovský.

 

Footnotes

1Les Éditions du Seuil publient en plein «mai 68» un volume collectif Qu’est-ce que le structuralisme ? où sont commentés les structuralismes en linguistique, en poétique, en anthropologie, en psychanalyse, en philosophie. Sémantique structurale venait d’être publié en 1966 mais ce livre fondateur n’est pas vraiment intégré dans les considérations d’Oswald Ducrot, responsable de la section sur la linguis­tique. L’ascétisme structuraliste où la structure linguistique se rapproche de la structure mathématique s’incarne pour Ducrot avant tout dans la glossématique hjelmslev­ienne. Il semble bien que pour Ducrot la combinatoire sémantique que Greimas propose dans Sémantique structurale n’est qu’un épiphénomène du structuralisme linguistique et non pas un geste fondateur. Par contre, François Dosse (1991-1992), évoque très souvent Greimas tout au long des pages des deux volumes. L’auteur de Sémantique structurale est classé par Dosse parmi les «struc­turalistes scientistes» (I, 13) et présenté comme le champion d’une pensée formaliste qui «réduit» l’intuition et l’expérience, et comme le défenseur d’une épistémologie dissociée de toute pers­pective humaniste, une pensée anhistoriciste et intemporelle, pour certains «com­plète­ment stérile et mystique» (I, 265). La «structure profonde, cachée, occulte» exaltée dans le parcours génératif ne peut être considérée qu’avec suspicion, nous avertit Dosse, comme une spéculation purement conceptuelle. Et Dosse nous rappelle que, du point de vue de la critique politique, «mai 68» a signifié pour Greimas sa traversée du désert. On se rappelle le slogan révolutionnaire : «Les structures ne descendent pas dans la rue». Greimas, comme d’ailleurs Lévi-Strauss, en a été une véritable victime.

2Le terme est inventé par S. Thion (1966, 219-227).

3Le Second Dictionnaire ne mentionne plus la notion de «structure».

4C’est sans doute la conception de la structure chez Lévi-Strauss plus que celle de Greimas qui témoigne d’un tel réductionnisme. Lévi-Strauss est souvent considéré comme le Pontifex Maximus du structuralisme dans les sciences humaines. Greimas, pour justifier sa définition de la structure, ne cite que Hjelmslev (entre autres, le concept hjelmslevien d’état linguistique dans son rapport au fonctionnement de la structure dans l’espace et dans la durée historique, l’opposition de la structure à l’usage) comme sa source incontestable d’inspiration. Si Lévi-Strauss ne mentionne ou ne commente jamais Greimas, le contraire est également vrai. Et pourtant, on peut lire à ce propos «Structure et histoire», article de 1966, repris dans Du sens. Essais sémiotiques, 103-115, où Greimas constate que les modèles générés par la méthodologie structuraliste, essentiellement lévi-straussienne, n’a rien d’antihistorique et «préparent ‘probablement’ un renouveau des recherches historiques» (113). C’est bien dans ce texte que Greimas utilise le concept de transcodage dans un sens conforme à notre mise en avant heuristique de ce concept : «La durée historique ne serait pas pour autant entièrement abolie, mais transcodée dans un nouveau langage descriptif» (106). Le très célèbre Chapitre XV d’Anthropologie structurale, «La notion de structure en ethnologie», 303-351, contient un passage où Lévi-Strauss justifie ses analyses structurales des données ethnographiques par un modèle comportant les plus classiques des conditions épistémologiques structuralistes : «Une structure offre un caractère de système. Elle consiste en éléments tels qu’une modification quelconque de l’un d’eux entraîne une modification de tous les autres ; Tout modèle appartient à un groupe de transformations dont chacune correspond à un modèle de même famille, si bien que l’ensemble de ces transformations constitue un groupe de modèles ; Les propriétés indiquées ci-dessus permettent de prévoir de quelle façon réagira le modèle, en cas de modification d’un de ses éléments ; Le modèle doit être construit de telle façon que son fonctionnement puisse rendre compte de tous les faits observés» (306). La nécessité de la composante transformationnelle du modèle chez Lévi-Strauss et ses considérations sur «les formes de l’activité inconsciente» n’ont jamais pu intéresser directement l’épistémologie greimassienne. Voir pour cette matière, Thion, op.cit. Note 9.

5Je me sens en parfait accord avec le point de vue défendu par Jacques Fontanille (2014, 257-279). Je cite : «… Le développement et la diversification des recherches sémiotiques nous conduisent donc à ce moment critique, où il faut redéployer l’ensemble de l’architecture sémiotique sur plusieurs plans d’immanence différents. Et, de ce fait même, la créativité du principe d’immanence s’en trouve redéployée et multipliée. Le principe d’immanence devient alors une stratégie d’immanence qui redéfinit sans cesse son objet, qui l’invente et le remet en question, puis en invente un autre. / Dès lors, la sémiotique en tant que domaine de recherche ne se définit plus par son objet et son périmètre d’immanence, mais par les contraintes qu’elle impose à sa stratégie d’immanence. […] … La sémiologie contemporaine se définit également par la manière dont elle appréhende la sortie de l’immanence : principalement au moment de la sémiose, qui doit obéir à un principe de réalité, et qui participe donc d’un autre mode d’existence que ceux du système. Par conséquent, la sémiose devient le moment critique, pour l’épistémologie sémiotique, le moment où elle doit rendre compte des conditions et des modes d’instauration de ces ‘réels’ et de ces ‘existants’ que sont les sémiotiques-objets» (Ibidem. 275-276).

6Merleau-Ponty a eu une influence considérable sur la «sémiotique subjectale» de Jean-Claude Coquet (2007). Coquet a souvent mis en chiasme les conceptions du langage et de la semiosis chez Maurice Merleau-Ponty et Emile Benveniste. Ce n’est pas en ce lieu que je devrais poursuivre ce rapprochement et cette filiation (voir un article intéressant d’Ahmed Kharbouch (2017), et une belle étude que Jean-Claude Coquet (2016, 59-96) consacre à Benveniste et Merleau-Ponty. Je me permets de rappeler que Merleau-Ponty a exprimé son appréciation pour Hendrik Pos dans sa conférence célèbre de 1951, «Sur la phénoménologie du langage», reprise dans Signes (1960, 105-122). Merleau-Ponty cite un article de Pos, «Phénoménologie et linguistique» (1939, 354-365) (repris dans Pos, 2013, 193-206), où il affirme que la philosophie linguistique de Pos est en parfaite concordance avec les efforts du dernier usserlHuHusserl quand il argumente contre la «conception eidétique de tout langage possible», donc contre l’objectivation «devant une conscience constituante universelle et intemporelle» et en faveur d’un «retour au sujet parlant, à mon contact avec la langue que je parle» […] ; «du point de vue phénoménologique, c’est-à-dire pour le sujet parlant qui use de sa langue comme d’un moyen de communication avec une communauté vivante, la langue retrouve son unité» (Merleau-Ponty, 1966, 106-107). Merleau-Ponty reconnaît par conséquent chez le dernier Husserl et également chez Pos une puissante critique du positivisme dans les sciences humaines, de la linguistique en particulier, et la défense d’une conception pragmatique du langage organisée autour du sujet parlant et de sa rationalité, de son intersubjectivité, de ses temporalités… Nul doute que Merleau-Ponty fait de Hendrik Pos son allié dans le combat pour une approche phénoménologique (post-husserlienne) du langage, contre tout scientisme dont pourrait être également accusé un certain structuralisme immanentiste. Merleau-Ponty remarque que Pos, dans ses considérations épistémologiques, propose d’accéder à la «langue vivante et présente dans une communauté linguistique qui s’en sert non seulement pour conserver, mais encore pour fonder, pour viser et définir un avenir» (Ibidem. 131) ; «le langage n’est pas un soi-disant système d’éléments qui s’additionneraient peu à peu, elle est comme un organe dont tous les tissus concourent au fonctionnement unique» (Ibidem). Notons que Merleau-Ponty attribue cet accent bio-morphologique à la pensée du langage chez Pos. Le lecteur d’Ideen I de Husserl va d’ailleurs également rencontrer chez Pos la notion de Lebenswelt et d’un Logos «élargi» qui anime le langage – Husserl évoque également dans ce contexte le «Logos du monde esthétique».

7On ne peut pas ne pas au moins signaler l’importance du phénoménologue-herméneute Paul Ricœur comme philosophe antagoniste privilégié de Greimas. Leur «combat amoureux» a été extrêmement fructueux, et les multiples études que Ricœur a consacrées à l’épistémologie greimassienne, et plus spécifiquement à la narratologie et au modèle actantiel, témoignent de la fécondité de leur débat. On peut lire avec grand profit l’entretien souvent cité entre Greimas et Ricœur (recueilli dans Nef 1976). Dans La métaphore vive (1975), Ricœur loue Greimas parce qu’il a su distinguer clairement entre la composition sémique des mots de la structure conceptuelle et ses référents (op.cit., 134). Le philosophe a saisi excellemment l’importance de la notion d’isotopie chez Greimas et la spécificité radicalisée du niveau stratégique de la sémantique structurale à l’égard des stratégies rhétoriques (surtout chez G. Genette et J. Cohen). Reste que Ricœur a plus de confiance dans une épistémologie sémiolinguistique de l’opération que dans celle de la structure : «la stylistique a beaucoup à attendre de cette discrimination fondée sur la différence des opérations» (Ibidem, 257). C’est certain que Ricœur n’adhère pas vraiment au structuralisme greimassien, même s’il y voit une excellente heuristique. Le chapitre «La sémiotique narrative de A.J. Greimas» (1984, 71-91), démontre que Ricœur a pu profiter entretemps de la lecture du Maupassant où il admire l’enrichissement radicalisé du modèle actantiel qu’il analyse extensivement et en profondeur («Quoi qu’il en soit du caractère laborieux de son établissement, le modèle se recommande par sa simplicité et son élégance», Ibidem. 73). L’attention de Ricœur se fixe surtout sur la résistance de la temporalité narrative à la simple chronologie, et il s’inquiète principalement de l’homologation des différentes étapes du parcours génératif (le soi-disant «modèle constitutionnel») jusqu’à la surface des manifestations (Ibidem., 76-77). Ricœur prend très au sérieux l’analyse narratologique et actantielle dans le Maupassant qu’il juge bien positive : «Reconnaître ce caractère mixte [conceptuel et ‘pratique’] du modèle de Greimas, ce n’est pas du tout le réfuter : c’est au contraire porter au jour les conditions de son intelligibilité» (Ibidem., 91).

8Greimas mentionne Husserl avec respect dans «L’énonciation (une posture épistémologique)» (1974). Husserl renseigne comment mettre entre parenthèses le sujet de l’énonciation par sa stratégie épistémologique, appelée «réduction phénoménologique», «l’opération qui nous a permis de respirer, […] de poser le monde comme objet, le monde des phénomènes inconnaissables. La théorie des sèmes des relations se pose sur des implications philosophiques de ce genre-là» (25). Ce que Greimas retient de Husserl n’est pas tant sa phénoménologie de la présence, mais son épistémologie de la constitution de l’objet de connaissance, ce qui bloque évidemment toute interprétation non textuelle de l’énonciation comme source originelle non sémiotisable.

9Voir Petitot 2004, surtout 15-18 et 69-74. On peut y consulter un brillant panorama de la «scène sémiotique» déployée autour de Greimas dès 1967, avec toutes les influences et intersections possibles de la sémiolinguistique greimassienne avec le contexte scientifique (mathématiques, sciences naturelles et humaines) de cette époque. Petitot esquisse très pertinemment l’impact de la morphologie, à partir de Goethe et en passant par Lessing, et ensuite par René Thom, sur la pensée greimassienne (voir Petitot, 2017, 120).

10On dit souvent que Cassirer était mis au courant des travaux de Jakobson à travers Lévi-Strauss qui en fait de fervents éloges. Van Vliet développe ce thème dans sa monographie instructive, La forme selon Ernst Cassirer. De la morphologie au structuralisme (2013). Elle a étudié la correspondance dense entre Jakobson et Cassirer entre 1941 et 1944 (voir Ibidem., 309-310). Toutefois, il est évident que la pensée de Cassirer est plus explicitement présente dans les travaux de Lévi-Strauss, surtout dans ses analyses de mythes (La pensée sauvage et Mythologiques).

11Plus épistémologiquement orientée que celle de Muriel Van Vliet est l’étude de Lassègue (2016) où le terme de «sémiotique» ne concerne certainement pas la sémiotique greimassienne, mais plus généralement la «science des signes».

12Sériot (1999) insiste avec force sur cette nécessité de reconnaître que le «structuralisme parisien» (1960-1980) doit être «décentré» (op. cit., 13-23). Sériot prêche le retour à une histoire plus complexe et plus englobante de structuralisme dont l’origine devrait d’ailleurs être placée plutôt en Europe de l’Est, avec le formalisme russe et la sémio-linguistique de l’École de Prague.

13Effort effectué par Flack (2016).

14L’«esthétique structurale» ou la «poétique structurale» s’applique essentiellement à la littérature. Pour un excellent panorama, peut-être un peu daté, voir Culler, 1975, 55-74.

15Ce n’est pas l’étude célèbre «Linguistique et poétique» (1963 [1960], 209-248), qui retient mon attention en ce lieu. Les analyses jakobsoniennes de Pouchkine, de Maïakovski, de Hölderlin, de Pasternak, de Rousseau et de Baudelaire, tout comme de Klee et de Malevitch, témoignent d’une extrême sensibilité poético-esthétique. «Les amoureux fervents et les savants austères», vers dans Les Chats de Baudelaire dont Jakobson a si délicatement commenté l’antithèse, est un syntagme qui caractérise si parfaitement Jakobson, savant et en même temps esthète. T. Todorov cite ce syntagme de Baudelaire dans son Avant-propos de Russie folie poésie (op.cit.) pour qualifier la personnalité de Jakobson. Tzvetan Todorov s’est beaucoup intéressé à la poético-esthétique de Jakobson, et il a publié la plupart des textes importants dans deux recueils : Jakobson, 1986 et 1977. Voir également Jakobson 1973.

16La plupart des essais d’esthétique structurale de Jan Mukařovský ont été traduits du tchèque en anglais, dans deux recueils : 1979 ; et, plus important pour notre perspective, 1978. Deux textes ont été traduits en français : «L’art comme fait sémiologique» et «La dénomination poétique et la fonction esthétique de la langue» (Mukařovský 1970). Voir surtout «On Structuralism» (Mukařovský 1978, 3-16) et «The Concept of the Whole in the Theory of Art» (Ibidem, 70-81). Pour la meilleure présentation de l’esthétique structurale de Mukařovský est celle de Veltrusky 1980-81 ; pour la notion de structure chez Mukařovský, voir surtout 121-125 et 131-134. Il est intéressant de noter que Mukařovský avait bien assimilé les linguistiques et les philosophies d’Eduard Sievers, Antoine Meillet, Maurice Grammont, Karl Vossler, Leo Spitzer et qu’il était grand lecteur de Paul Valéry. Il s’oppose, comme d’autres membres du Cercle linguistique de Prague (Jakobson, Bogatyrev), à la dichotomisation radicale de langue et parole, mais également à une introduction globale des thèses du formalisme russe.

17Veltrusky, op.cit, remarque que le concept de «structure» est en premier lieu applicable à une œuvre individuelle et spécifique. Dans ce cas, la «structure» peut être prédiquée sur l’organisation matérielle de l’artefact ; elle peut être projetée «objectivement» dans l’œuvre, mais elle peut également être attribuée à l’«objet esthétique» qui est dans la conscience du sujet qui perçoit. Cet «objet esthétique» est un réseau de relations «mobiles» en équilibre dynamique. A part cette double définition de «structure» de l’œuvre individuelle, il faut distinguer encore la «structure» comme elle se présente dans la conscience collective sous la forme de la tradition vivante (pour la discussion de cette triple conception de «structure», voir Veltrusky, op. cit, 122-123). IL est nécessaire de noter que, en introduisant la tradition dans l’épistémologie de la notion de «structure», Mukařovský «dépsychologise» cette notion pour la «socialiser» davantage. N’oublions pas que Mukařovský adhère à l’idéologie marxiste et que son esthétique structurale n’en est pas totalement indépendante.

18Le Cercle linguistique de Prague explicite en 1945 l’idée du rapport du structuralisme avec le holisme (voir Mukařovský, op.cit., 70-81). Mukařovský distingue entre «structure» et «Gestalt» qui est une catégorie plus englobante. La distinction n’est pas toujours évidente mais un critère au moins les distingue : la «structure» est «ouverte» et on peut la considérer comme un «fait social» logé dans la conscience collective ; le «Gestalt» est un Tout fermé, une configuration fonctionnant comme un organisme – c’est en fait une notion d’origine «biologique». Toutefois, la distinction entre structure et Gestalt n’est pas évidente et défendue dans tous les textes de Mukařovský, et elle tend à perdre sa radicalité dans la typologie classique en trois types de «structures» : la structure matérielle (objective) de l’artéfact, la structure intériorisée (subjective) dans la conscience individuelle, et la structure conçue collectivement et traditionnellement. Je retiens le deuxième type (la structure intériorisée par l’individu) comme la catégorie centrale de cette typologie. Notons qu’il y a une hiérarchie entre ces trois types de «structures», hiérarchie que Mukařovský discute avec précision dans «L’art comme fait sémiologique», op.cit. (Note 39). Il est vrai que la «structuralité» culmine dans toute sa pureté dans l’œuvre d’art et l’expérience que l’on en a. De là l’importance de l’esthétique structurale et la qualification du fait sémiologique à partir d’une théorie de l’art (l’œuvre d’art est en même temps signe, structure et valeur). La «structure» fondamentale de l’œuvre d’art est «dans la conscience collective», i.e. le troisième type de structure. La philosophie sous-jacente de Mukařovský dépsychologise et communautarise la «structure»: «Il est de plus en plus clair que la charpente de la conscience individuelle est donnée, jusque dans les couches les plus intimes, par des contenus appartenant à la conscience collective. […] L’œuvre d’art ne saurait être identifiée, comme l’a voulu l’esthétique psychologique, avec l’état d’âme de son auteur ni avec aucun d’état d’âme qu’il provoque chez les sujets percevants : il est clair que chaque état de conscience subjectif a quelque chose d’individuel et de momentané qui le rend insaisissable et incommunicable dans son ensemble, tandis que l’œuvre d’art est destinée à servir d’intermédiaire entre son auteur et la collectivité. Reste encore la ‘chose’ représentant l’œuvre d’art dans le monde sensible qui, sans aucune restriction est accessible à la perception de tous. Mais l’œuvre d’art ne peut non plus être réduite à cette ‘œuvre-chose’ […] Nous pouvons dire que l’étude objective du phénomène ‘art’ doit regarder l’œuvre d’art comme un signe composé d’un symbole sensible créé par l’artiste, d’une ‘signification’, déposée dans la conscience collective, et d’un rapport à la chose signifiée, rapport qui vise le contexte total des phénomènes sociaux. La deuxième de ces composantes contient la structure propre de l’œuvre» (op.cit, traduction Poétique, voir note 39, 387 et 389). Il est capital pour Mukařovský que la forme structurale d’une œuvre d’art comporte ces trois types de structuration qui sont dialectiquement reliés mais téléologiquement orienté vers la présence de l’œuvre d’art dans la «conscience collective».

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