Cassirer et la création du structuralisme

pp.29-51

https://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.29

ISO 690

Rastier, François. Cassirer et la création du structuralisme. In: Acta Structuralica, 2018, 1, pp.29-51 [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.29]

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Rastier, F. (2018). Cassirer et la création du structuralisme. Acta Structuralica. 1, pp.29-51. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.29]

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Rastier, François. "Cassirer et la création du structuralisme." Acta Structuralica, vol.12018, pp.29-51. [http://doi.org/10.19079/actas.2018.s1.29]

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1 | Un mystérieux structuralisme

Ernst Cassirer reste quasiment absent des dictionnaires et traités de linguistique et de sémiotique. Rarement mentionné, il n’est presque jamais discuté. Eco en retient surtout son ouvrage sur Kant, Greimas ne le men­tionne pas.

Bien des auteurs majeurs, en linguistique et en sémiotique, évoquent le structuralisme et en débattent en se référant diversement à Jakobson, Lévi-Strauss ou Hjelmslev — mais dans la période 1955-1975, comme si les décennies précédentes s’étaient effacées dans l’oubli. Or, le structuralisme est dans l’entre-deux-guerres un courant majeur de la pensée linguistique et plus généralement scientifique : en témoignent notamment les formalistes russes, le Cercle linguistique de Prague, celui de Copenhague.

En outre, l’image du structuralisme a été troublée par une historiographie biaisée et des condamnations hâtives. Ce fut dès le milieu des années 1950 la condamnation, par Chomsky et ses partisans, des « structuralistes », étiquette attribuée à des distributionnalistes nord-américains que leur positivisme séparait pourtant des structuralistes européens. Ce fut au milieu des années 1960, à Paris notamment, la confusion passablement journalistique sous cette même étiquette d’auteurs aussi divers voire opposés que Lévi-Strauss, Foucault, Lacan, Althusser, Genette, Todorov, Greimas et le Barthes d’alors. Par ailleurs, dès la fin des années 1960, un courant déconstructionniste prit l’avantage, récusant le projet scientifique voire simplement rationnel des sciences sociales. Des structuralistes d’hier se proclamèrent soudain post-structuralistes et c’est encore un topos de nos jours, tant en linguistique que dans les études littéraires, que de stigmatiser les pesanteurs normatives et le simplisme d’un structuralisme largement fantasmé. Un retour aux textes et à une historiographie objective est donc d’autant plus nécessaire que la confu­sion post-moderne s’appuie sur des clichés parés aujourd’hui de toutes les séductions de l’évidence.

2 | Apparents paradoxes de « Structuralism in Modern Linguistics »

Pour fil directeur de cette étude, nous prendrons l’article de Cassirer « Structuralism in Modern Linguistics ». D’abord prononcé comme une conférence le 10 février 1945 devant le cercle linguistique de New-York, ce texte parut posthume en août de la même année, dans le premier numéro de la revue Word (97-120), alors que Cassirer venait de décéder le 13 avril1. Le lecteur qui sur la foi d’une lecture sommaire du titre de Cassirer cher­cherait une étude sur la linguistique structurale serait déconcerté. Il s’agit sans doute, indirectement, et par une sorte d’ironie socratique que suggère la cita­tion inaugurale de Platon, de rappeler aux linguistes le statut philosophique de questions qui se posent encore à eux, et par un mouvement complé­mentaire, d’éclairer à leurs propres yeux les déplacements philosophiques considérables qu’a apporté le développement contemporain des sciences de la culture, linguistique comprise bien évidemment. Diverses questions sur­gissent alors, suscitées par des paradoxes qui frisent la provocation.

Dans cet article sur la linguistique, pourquoi l’opposition entre Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire prend-elle tant de place ? Sans doute parce que la réflexion morphologique s’est alimentée par la prise en considération des formes naturelles.

Pourquoi « le structuralisme en linguistique » et non « la linguistique structurale » ? La linguistique contemporaine même n’occupe pas une place centrale, et c’est le structuralisme et son archéologie depuis Kant, Goethe et Humboldt qui retient l’attention principale, comme si le structuralisme avait préexisté à la linguistique ou du moins présidé à sa constitution en science.

Pourquoi ces citations de poèmes de Clemens Brentano sur l’eucharistie ou de Schiller sur le règne de l’idéal ? Elles figurent dans l’excursus final sur la signification du terme Gestalt, qu’ils emploient tous deux, le premier pour désigner les deux espèces du pain et du vin, et l’autre l’âme. Au-delà, dans cette conférence adressée à des linguistes, Cassirer illustre apparemment la pertinence de la littérature pour l’analyse lexicale, mais plus profondément le vœu de restituer l’unité de la culture, en l’occurrence entre les lettres et les sciences2. Plus profondément, l’art et le langage sont pour lui les deux formes symboliques majeures qui revêtent pour sa pensée une exemplarité telle qu’il complète souvent les réflexions sur le langage par des considérations sur l’art.

Malgré la remarquable clarté didactique dont Cassirer ne se départit jamais, ces questions et les conjectures qui pourraient leur répondre témoi­gnent assez de la complexité des problèmes que soulève cette étude.

3 |Étapes d’un argumentaire

La philosophie contemporaine du langage reste sans liens déterminés avec la linguistique. Wittgenstein, Austin, Searle, ne citent aucun linguiste et ne tiennent aucun compte des recherches linguistiques contemporaines, se condamnant non seulement à discuter sur des unités problématiques qu’elle a récusées comme le mot, en ignorant le morphème et le phonème qui ont jadis révolutionné la conception du langage et des langues3.

En revanche, Cassirer prend d’emblée la mesure de la révolution scientifique introduite dans la première moitié du XIXe siècle par la lin­guistique historique et comparée et il l’égale à la révolution galiléenne en physique. Il la considère à bon droit comme exemplaire pour l’ensemble des sciences de la culture, malgré ses contradictions ; et il rappelle justement l’opposition entre le psychologisme de Hermann Paul et le naturalisme physicaliste des néo­grammairiens – qui se perpétue de nos jours entre cognitivistes et formalistes.

Après un développement sur la Gestalt et le rapport consubstantiel entre formes et champs, Cassirer suggère que le mérite de la linguistique est d’avoir « oublié » la logique pour lui préférer la méthode historique. Cela repose évidemment le problème des rapports entre langage et pensée, mais délivre la réflexion du poids millénaire du parallélisme logico-grammatical qui a confi­guré la problématique de la philosophie occidentale du langage.

Si, dans le premier tome des Recherches Logiques, Husserl a rompu le lien entre logique et psychologie, que devient alors la distinction entre vérités logiques et vérités contingentes, vérités de raison et vérités de fait ? Pour les linguistes structuralistes, il s’agit certes de maintenir l’exigence de rationalité propre à la démarche scientifique, mais sans se satisfaire de cette distinction. La linguistique ne peut être ni une discipline purement formelle ni une simple discipline d’observation ; et, de fait, avec le Mémoire de Saussure, elle était parvenue dès 1879 au stade prédictif.

Cette dualité tient à la dimension diachronique de la linguistique, qu’elle partage avec les autres sciences de la culture, qui sont par principe des scien­ces historiques. Si elle décrit en synchronie des systèmes organisés par des relations d’oppositions fortes (comme en témoignent les systèmes phono­logiques et morphologiques), elle doit aussi décrire les évolutions de ces systèmes. Comme les phénomènes persistants peuvent être tout aussi contin­gents que ceux qui ne le sont pas, il faut admettre des nécessités hypo­thétiques ou relatives, dont l’exploration est heuristique : nous dirions à présent que les modèles probabilistes (qu’ils soient fréquentistes ou bayésiens) sont les plus adéquats pour les sciences de la culture, ce que confirme l’essor actuel de la linguistique de corpus.

Les structuralistes ont conçu les structures tantôt comme des micro-systèmes formels (par exemple les structures élémentaires de la parenté selon Lévi-Strauss, ou le carré sémiotique selon Greimas et Rastier), tantôt comme des morphologies – et la Morphologie du conte de Vladimir Propp illustre bien la théorie des formes qui se développe à partir de Goethe (que Propp cite maintes fois en épigraphe) jusqu’à Waddington, puis de nos jours de Thom à Petitot. C’est donc un enjeu majeur pour le renouvellement du structura­lisme que de clarifier les rapports entre les conceptions formelles et morpho­logiques des structures.

La morphologie concorde en outre avec une épistémologie nouvelle, et le développement que Cassirer procure ici sur les théories de Goethe, y compris celle des couleurs, témoigne d’une conception génétique et dynamique de la connaissance, bien différente de l’évolutionnisme darwinien, radicalisé à présent par le néo-darwinisme.

Le structuralisme cependant serait-il un organicisme et la conception morphologique de la structure entraîne-t-elle nécessairement une métaphore organique ? La question se pose quand on voit comment Cassirer consacre plusieurs pages à Cuvier pour caractériser ce que Radl nommait l’idéalisme morphologique. Le parallèle entre formes naturelles et formes linguistiques s’imposait déjà à Meillet quand il définissait le fait linguistique même comme « un ensemble dans lequel tout est interdépendant », tout en citant… Cuvier. De cette définition du fait, on en vient aisément à la définition de la struc­ture même, telle que la formule Hjelmslev, comme une « entité autonome de dépendances internes ». Le fait n’est alors plus accessible par lui-même (ce qui récuse tout positivisme) : c’est la structure qui permet d’appréhender le fait comme tel, et non pas la disposition de faits préalablement reconnus qui permet à la description de (re)connaître une structure. Aussi, l’on ne peut rapprocher deux faits isolés en négligeant les systèmes qui les instituent. Cela se traduit dans le saussurisme, dont Meillet est l’un des premiers repré­sentants éminents, par le principe que les unités ne préexistent pas aux relations mais au contraire en résultent, ce qui met fin à toute ontologie des substances.

Après avoir rendu justice à Cuvier, si vilipendé jadis par les darwiniens, et à qui il confère à bon droit la stature d’un épistémologue, Cassirer poursuit son parallèle entre l’évolution de la linguistique et celle de la biologie en s’appuyant sur le holisme de Haldane et de Bertalanffy. Il semble poursuivre là une réflexion amorcée par Jakobson et favorisée par le vitalisme roman­tique des formalistes russes, mais toutefois son propos dissocie nettement linguistique et biologie par une critique de Schleicher.

Nous sommes ici devant une question fondamentale, car Cassirer entend bien préciser la distinction entre sciences de la nature et sciences de la culture ; et pour cela, il lui faut caractériser la spécificité des structures sémio­tiques. En critiquant l’organicisme romantique de Schleicher, il précise que la langue est « organique » mais sans aucunement être pour autant un « orga­nisme ». L’exemple de l’œuvre littéraire ou philosophique, celle de Dante et celle de Kant, vient ici appuyer son propos. Shakespeare, Goethe et Bee­thoven viennent même en renfort, pour anéantir ensuite la thèse de Max Müller que les lois linguistiques s’imposent à nous comme des lois physiques.

En effet, les langues dépendent entièrement de nous, comme Whitney l’avait rappelé : elles sont nos oeuvres. Si la linguistique n’est donc pas une science de la nature, faut-il pour autant la ranger parmi de problématiques « sciences de l’esprit » (Geisteswissenschaften) ? Les partisans d’une séparation radicale, tant Dilthey que Rickert, ne laissent aucune place à la linguistique – ce qui suggère qu’elle n’est ni une science de la nature ni une science de l’esprit. Elle leur échappe si bien par sa « logique » propre que la prendre en considération pourrait bien conduire à la récusation globale du concept même de « sciences de l’esprit », car le Geist n’est pas une entité substantielle, mais bien un antique protagoniste de la métaphysique.

Dès lors, par un armistice bouleversant, c’en est fini de la gigantomachie millénaire entre matérialistes et idéalistes. L’Esprit (Geist) devient alors pour Cassirer un nom générique pour « le monde de la culture humaine » (1945, op. cit., p. 114 [The world of human culture]). Comme cachée dans une incidente, cette suggestion apparemment terminologique met fin au dualisme millénaire qui oppose le sensible et l’intelligible, et qui fut encore aggravé, dans le domaine de la théorie de la connaissance, par le romantisme tardif de Dilthey et de ses successeurs.

Par exemple, le son linguistique est évidemment matériel, mais le pho­nème est bien, dans les termes de Saussure, une « image acoustique » et Troubetzkoy, que cite alors Cassirer, renchérit en le définissant comme incorporel. La phonétique relèverait-elle donc des sciences de la nature, et la phonologie des sciences de la culture ? À tous les paliers de description, la sémiosis unit le sensible à l’intelligible, si bien que l’on a pu parler sans fard de perception sémantique (cf. Rastier 1991, ch. VII).

Le sémiotique échappe ainsi aux catégories de l’ontologie classique. Le langage peut être considérée comme une sorte de milieu, « l’atmosphère dans laquelle nous vivons et nous mouvons, dans laquelle nous trouvons les condi­tions de notre existence », écrit ici Cassirer en ébauchant une conception écolo­gique du langage comme partie du milieu sémiotique propre à l’huma­nité. Il relève donc, en tant que « forme symbolique », de la sémiotique et non de la physique.

La linguistique reste cependant sous le régime épistémologique commun à toutes les sciences – et, ajouterais-je, le paradigme indiciaire qui permet à Cuvier de reconstituer des espèces disparues à partir de restes incomplets ne diffère pas dans son principe de celui qui permit de reconstruire les langues disparues comme l’indo-européen.

Le lien avec le problème universel de la morphologie peut alors être réaffirmé, puisqu’en la matière les idées de Goethe demeurent la « boussole intellectuelle » de Wilhelm von Humboldt, si bien que Cassirer souligne la paraphrase délibérée que Humboldt fait d’une poésie de Goethe, Die Meta­morphose der Pflanzen. Mieux encore, et ici Cassirer revient au néokantisme de sa jeunesse, Humboldt prolonge Kant à propos des langues, alors même que depuis Herder on s’accorde à lui reprocher amèrement de n’en avoir pas tenu compte4. La relecture de Kant permet alors de revenir aux conditions du développement de la linguistique, puisque Kant rompt aussi bien avec l’empirisme de Locke qu’avec l’intellectualisme de Leibniz ; cette relecture généreuse de Kant n’est cependant possible qu’à travers la bienveillance de Humboldt à son égard. Enfin, Cassirer conclut et approfondit son propos par un retour historique sur le concept éminemment morphologique de Gestalt qui prend sa source dans le schématisme kantien.

La linguistique structurale se trouve ainsi justement ressaisie dans le cadre de la linguistique historique et comparée dont elle semble tout à la fois l’origine et le prolongement. La méthodologie qu’elle a mise en œuvre a une portée générale qui intéresse l’ensemble des sciences de la culture. C’est en effet le problème de la sémiosis qui a permis de dépasser le dualisme tradi­tionnel entre matière et esprit, pour concevoir la dualité entre expression et contenu, sur un fond général qui dès lors ne peut plus être celui de l’Esprit, mais celui, purement sémiotique, de la culture. Parallèlement, l’assimilation de la linguistique aux sciences de la nature se voit récusée, et le projet même d’une naturalisation devient inconcevable.

Enfin, le propos ne se limite pas à la linguistique au sens restreint mais re­connaît dans le structuralisme « l’expression d’une tendance générale » de la pensée scientifique contemporaine, et qui ne se limite même pas aux sciences de la culture.

La philosophie de la linguistique structurale ici à l’œuvre dépasse la linguistique pour en mettre en évidence la portée épistémologique générale. Dès lors, on ne saurait regretter le peu de détails que Cassirer distille sur la linguistique de la première moitié du XXe siècle : il s’agit bien plutôt de montrer, en se référant comme par concession aux auteurs majeurs, Saussure, Meillet, Brondal, Troubetzkoy, Jakobson, comment situer le concept même de structure au sein de la tradition morphologique qui, comme le projet d’une linguistique historique et comparée, remonte aux Lumières et tout particulièrement à l’Aufklärung.

4 | Du schème à la structure

Pourquoi cependant revenir à Kant dans une étude sur la linguistique, alors qu’en son temps la linguistique n’existait pas et qu’il est réputé pour n’avoir rien dit du langage ? Un des points les plus délicats de la philosophie kantienne est la théorie du schématisme qui articule les concepts avec les données sensibles. Son principe est un « un art caché dans les profondeurs de l’âme humaine dont nous aurons de la peine à amener la nature à dévoiler un jour les vrais opérateurs et à les mettre à découvert sous nos yeux » (Kant 2012, 887 [traduction modifiée]).

Par cette théorie, Kant entendait concilier ou réconcilier le sensible et l’intelligible et rompait avec un dualisme millénaire. Nouvelle, bien que pré­figurée par diverses théories de l’imagination, la notion de schématisme s’est diffusée jusqu’à nos jours dans les recherches cognitives. Nous avions jadis retracé comment Bartlett l’avait jadis retrouvée chez Otto Seltz et comment elle avait préparé la théorie des prototypes chez Eleanor Rosch (Rastier, op. cit., ch. 5). Elle trouve à présent de nouveaux échos en neurologie avec la théorie de la vicariance chez Alain Berthoz.

Mais qu’en est-il en linguistique ? Fondateur majeur de cette discipline, Humboldt reste « foncièrement lié à Kant » comme le souligne Cassirer (1993, 270). Il semble même à ses yeux le véritable continuateur philoso­phique de cette « révolution du mode de pensée », plus que Schelling, Fichte, ou Hegel, et alors même qu’il s’emploie à de minutieuses descriptions linguistiques : « L’œuvre de Humboldt apparaît à première vue moins verrouillée que [ces systèmes]. Plus on le suit dans la voie où il s’engage, plus il semble se perdre dans le dédale des problèmes soulevés par la science et dans les questions de détail rencontrées par une telle recherche. Mais il imprègne tout ce labeur d’un esprit authentiquement philosophique, sans jamais perdre de vue l’en­semble qui constitue l’horizon de sa recherche » (Ibidem, p. 249).

En posant le problème fondamental de la sémiosis, comme arti­culation entre les deux plans du langage, contenu et expression, Humboldt transpose et fait fructifier le problème du schématisme. En commentant Humboldt, Cassirer lie ainsi l’émergence de l’expression à celle de la signifi­cation, quand il écrit : « Le commencement de la nomination (Benennung) est en même temps le commencement d’une nouvelle et plus profonde signi­fiance (Besinnung) » (Ibidem,p. 250). D’un même mouvement, il articule l’individuel et l’universel, voire dans les termes de Rickert, l’idiographique et le nomothétique, et « se place […] sous le signe d’une grande idée : sous le signe d’un universalisme enveloppant qui veut être et demeurer en même temps l’individualisme le plus rigoureux » (Ibidem, p. 249)5.

La remise en cause, par la sémiosis même, de l’opposition entre le sensible et l’intelligible porte une atteinte majeure à l’ontologie traditionnelle, d’au­tant plus profonde que Cassirer récuse en outre le primat de la substance sur la fonction. Il en est venu là après avoir tiré les conséquences épistémo­logiques des bouleversements de la physique (qui avait abandonné le concept de substance dès la fin du XIXe siècle) et des mathématiques6. Dès 1910, dans Substanzbegriff und Funktionsbegriff, sous-titré Untersuchungen über die Grundfragen der Erkenntniskritik (Recherches sur les questions fondamentales intéressant la critique de la connaissance), il affirme le primat principiel de la fonction sur la substance, d’où l’effondrement des deux préjugés majeurs : celui qu’il existerait des objets composés de formes et de substances indiffé­rentes à leurs accidents, et celui que les concepts les représenteraient par l’abstraction qui les subsume. Si les fonctions l’emportent, l’unité et l’identité à soi des êtres se brouillent voire s’effacent, de même que leurs hiérarchies et même leurs analogies.

Les « objets » ne sont plus définis que par des faisceaux de relations fonctionnelles, et d’abord par leurs différences ; et les réseaux relationnels peuvent alors se transposer par homologie dans des domaines d’objectivation différents (des mathématiques à la chimie, aux sciences de la vie, etc. – et pourquoi pas aux sciences de la culture).

On reconnaît là des principes fondamentaux du structuralisme, tels que Saussure les élaborait dans les années 1890-1910, que le Cours de linguistique générale a laissé transparaître à sa publication en 1916 et sur lesquels De l’essence double du langage a enfin apporté une clarté décisive à sa parution en 2002.

Substance et fonction posait ainsi les bases épistémologiques du struc­turalisme, alors même qu’il était élaboré presque secrètement par Saussure ; Cassirer y parvient en esquissant une solution sémiotique au problème du schématisme, solution que permet une réflexion sur le langage développée ultérieurement dans le premier tome de la Philosophie des formes symboliques.

Nous pourrions même formuler l’hypothèse que le structuralisme hum­boldtien était la condition pour la création et le fondement sémiotique de la linguistique historique et comparée. Il ne serait parvenu au stade théorique que chez Saussure en 1891 quand il écrit De l’essence double du langage (texte retrouvé en 1996) et chez Cassirer en 1910 dans Substance et fonction.

Dans cette mesure, Cassirer et Saussure, par des parcours inverses, l’un venant de la philosophie, l’autre de la linguistique, se seraient ainsi complétés pour formuler les principes du structuralisme et les étendre au-delà du lan­gage et des langues, vers la sémiologie pour Saussure, vers une philosophie des for­mes symboliques pour Cassirer7.

Les formes symboliques comme le langage correspondent à ce que Saussure nommait des institutions. L’objectif commun à la sémiologie et à la théorie des formes symboliques est de décrire la diversité et les interactions des systèmes sémiotiques qui constituent les cultures, voire de fédérer les sciences de la culture.

Saussure reste souvent elliptique sur ses sources, mais il est bien établi qu’il puise aux mêmes sources que Cassirer : on sait son intérêt pour les avancées scientifiques « dures » de son temps et c’est délibérément qu’il a radicalisé Humboldt. Ce cousinage humboldtien a favorisé des rencontres ultérieures. Karl Bühler, illustre psychologue du courant de la Gestalt, ne s’y est pas trompé dans sa conférence au XIIe Congrès de Psychologie tenu à Hambourg en 1931 (publiée dans les actes, à Iena, en 1932). Dans sa contri­bution, Das Ganze der Sprachtheorie, ihr Aufbau und ihre Teile (La théorie du langage dans son ensemble ; sa constitution et ses parties), il associe Cassirer et Saussure pour leur rendre ainsi hommage : « Ils s’accordent dans la pro­position fondamentale de la nature du langage comme signe, proposition que Cassirer interprète et légitime du point de vue de la critique de la connais­sance, tandis que Saussure l’adopte simplement comme une proposition suprême de la connaissance linguistique au nom d’une théorie de la connais­sance propre à un empiriste naïf » (D’après Pierre Caussat, 2017, 380, traduction modifiée. Je m’appuie ici sur le chapitre 6). Si les études saussur­iennes ne peuvent que récuser ici la notion d’empirisme naïf, ce propos confirme que Cassirer n’est alors pas considéré comme un simple commentateur mais comme un théoricien du structuralisme, à l’égal de Saussure, et qu’ils concordent sur la définition même du langage par sa sémiosis propre8.

Le structuralisme n’est donc pas une efflorescence tardive des années 1960, et l’on pourrait même soutenir l’hypothèse que le structuralisme de Humboldt, à l’œuvre dans ses écrits des années 1820-1835, fut une des conditions pour la création et le fondement sémiotique de la linguistique historique et comparée ; mais ce fondement épistémologique ne serait par­venu au stade théorique explicite et public que chez Cassirer.

Du moins, par le biais de Humboldt, est-il passé du schème kantien à la structure, voire de la structure à la question de la sémiosis. On peut lire ainsi la conclusion du premier tome de la Philosophie des formes symboliques (1972, 294) dont la dernière phrase souligne que le langage rend indissolubles le sensible et de l’intelligible : « l’opposition entre les deux extrêmes, le sensible et l’intellectuel, ne rend pas compte de la valeur spécifique du langage, car celui-ci, dans toutes ses manifestations et à chacune des étapes de son progrès, s’avère être une forme d’expression à la fois sensible et intellectuelle ». Nous dirions à présent que dans le langage le dualisme traditionnel se trouve ainsi récusé, dépassé et transformé par la dualité entre contenu et expression, qui se concrétise dans une sémiosis instable et toujours renouvelée.

Pour parvenir à sa conclusion, Cassirer a rompu avec la tradition spé­culative de la philosophie du langage et mené une enquête détaillée sur la linguistique : l’index des langues qui suit immédiatement ce dernier propos ne compte pas moins de 119 entrées. En revanche, on aura beau scruter les écrits d’Austin ou de Searle, on ne trouvera jamais que quelques exemples en anglais – c’est dire ce qui sépare de la philosophie du langage l’authentique philosophie de la linguistique que Cassirer articule en proposant une philo­sophie de formes symboliques, véritable théorie sémiotique d’autant mieux compatible avec la sémiologie saussurienne qu’elle puise aux mêmes sources et entend poser les mêmes problèmes fondamentaux.

5 | Structuration et individuation

On a longtemps reproché et l’on reproche encore au structuralisme un statisme caricatural, alors que d’emblée ses grands auteurs ont insisté sur son énergétique, déjà évidente dans le schématisme kantien. Ainsi, pour Cassirer, la fonction symbolique manifeste-t-elle « l’énergie de l’esprit par laquelle un contenu de signification est lié à un signe sensible concret et est in­térieurement approprié à ce signe » (Cassirer 1994, 175). Voyons comment cette énergétique est reversée à la dynamique même du langage, et, au-delà, de la culture.

Loin des réductions logiques, la structure est d’abord conçue comme une forme, au sens de la morphologie de tradition goethéenne, dont Cassirer retrace l’histoire en s’éloignant du langage de manière presque provocatrice, pour y revenir non sans humour dans son épilogue de 1945 (Ibidem, 116-120) sur les acceptions du mot Gestalt.

Le rejet du logicisme en matière de langage laisse ouverte la question d’une modélisation des formes sémiotiques elles-mêmes. Ainsi Cassirer, se référant à la théorie des groupes de Felix Klein, « réinterprète la Gestalt goethéenne non seulement comme mise en série réglée à partir d’un cas saillant, un point du réel efficace et fécond, mais comme principe d’un groupe de transformation » (Van Vliet, op. cit., 13 ; Cassirer 2007 [1944]). Cinq ans plus tard, dans Les structures élémen­taires de la parenté, Lévi-Strauss définit la structure élémentaire de parenté en utilisant la notion de groupe de Klein, qu’il mettra ensuite à profit dans La structure des mythes (1958) pour établir la « formule canonique du mythe ». Enfin, depuis la définition du carré sémiotique en 1968 par Greimas et Rastier, de nombreux auteurs sont revenus sur sa parenté avec un groupe de Klein (Zilberberg & Fontanille, 1998, 62 sq). L’archéologie cassirérienne de ces modélisations structurales n’a pas été assez mise en lumière.

Outre celui des transformations, Cassirer posait par ailleurs le problème fondamental de la prise de forme : « Comment l’indéterminé parvient-il à la détermination, le sans-forme à la forme ?… Dans la mesure où le problème se déplace de l’être au savoir, il prend une forme nouvelle… Car le « ce que » du contenu d’expérience n’existe jamais sans le « comment ». Sa nature parti­culière n’est jamais en quoi que ce soit « donnée » hors des relations dans lesquelles il se tient avec d’autres éléments de même nature. [Et on ne saurait en savoir plus sur la nature propre des constituants élémentaires.] Car la seule donnée sur laquelle reposent le concevoir et le savoir est précisément la nécessaire liaison de ce que la critique nomme la « matière » et la « forme » de la connaissance, mais non pas du tout ce que chacun des deux termes peut être avant et à l’extérieur de cette liaison » (Cassirer 1983, 15-17). La réflexion de Cassirer ren­contre ici encore celle de Saussure, tant par sa teneur que par son style, bien qu’il traite ici de la théorie de la connaissance et Saussure de celle du langage. C’est précisément par ce mouvement que la philosophie de Cassirer a évolué vers une sémiotique et a quitté la philosophie internaliste de l’esprit (qui serait au fondement des sciences « de l’esprit » ou Geisteswissenschaften selon Dilthey) pour une objectivation de la culture comme système co-instituant de formes symboliques en évolution. En même temps, l’homme, antique « animal rationnel », défini comme sujet transcendantal pourvu de catégories a priori qui organisent la connaissance, devient un « animal symbolique », une personne située au sein d’un monde culturel pluralisé qui la configure dans son ontogenèse et dans lequel se déroule sa vie, confronté sans cesse aux langues, aux mythes, aux arts, aux religions.

Comme une structure est une forme, elle est compréhensible et des­criptible de deux manières complémentaires, comme prise de forme (ou morphogenèse) et comme moment provisoirement stabilisé dans une série de transformations (ou métamorphismes). Or, si l’on écarte l’image fausse de codes qui apparieraient décisoirement et terme à terme des contenus et des expressions, la sémiosis, au centre de l’attention de Cassirer comme de Saussure, peut ainsi être décrite comme une prise de forme, une agrégation progressive de relations autour d’un germe structurel, conformément à l’intuition de Simondon. La structure est une forme saillante, organisée, mais non rationnelle a priori : même si, par simplification les relations entre ses points singuliers peuvent être typées pour parvenir à une représentation quelque peu logicisée.

La relation entre formes et substances le cède alors à la relation entre les fonds et les formes, pour autant que l’on définisse les fonds non comme des écrans inertes, mais comme des champs saturés, parcourus des contradictions qui, passés certains seuils, suscitent l’émergence de formes ou de sections de forme. Les formes sémiotiques ainsi conçues se transforment en outre à chacune de leurs occurrences sur le même fond, voire semblent indéfiniment transposables, par homologie créatrice, sur divers fonds, comme le montrent par exemples les phénomènes de comparaison et de métaphore ; enfin, elles se transposent dans divers systèmes de signes, comme l’attestent les « migra­tions » de thèmes ou de grandeurs narratives, d’un médium à l’autre, voire d’un niveau sémiotique à l’autre dans le multimédia.

La réflexion morphologique s’est longtemps fondée sur la biologie : cela accrédite un organicisme qui a pu être critiqué et qui reste fort sensible dans la tradition russe de Troubetzkoy à Lotman. Toutefois, la morphologie théorique, de Waddington à Petitot, entend pouvoir dépasser cela : les formes naturelles et les formes culturelles deviendraient alors susceptibles du même type de description, ce qui relativiserait à tout le moins l’antagonisme dil­theyien entre sciences de la nature et sciences de la culture – et rétablirait l’unité rationnelle du projet scientifique. Cependant, les structures sémio­tiques ne sont pas comparables aux formes naturelles qui préoccupent la ré­flexion morphologique depuis Goethe. Aucune morphologie homogène ne correspond à une sémiosis, car la sémiosis n’est pas l’appariement d’une for­me et d’une substance (ce qui serait une conception hylémorphique), ni le profilage d’une forme sur un fond (comme on l’a vu dans la Gestalt, puis dans différentes théories cognitives, jusqu’à Langacker), mais l’émergence corrélative de deux formes au cours de leur appariement à partir des champs saturés du contenu et de l’expression. Cette dualité constitutive, relevant de ce que Saussure nommait l’essence double, la distingue décisivement des formes naturelles.

En outre, par un corollaire nécessaire du principe de différentialité, les formes sémiotiques ne se définissent pas seulement par leur évolution et leur histoire interne, mais aussi par les formes voisines dans leur environnement sémiotique. Elles se caractérisent ainsi, ou du moins se reconnaissent, tant par des points singuliers que par les relations de contraste qui les instaurent, en leur sein d’une part, et avec les formes voisines d’autre part. Le struturalisme en sémiotique appelle donc une théorie relationnelle des formes. Les formes biologiques ne se définissent pas directement les unes par rapport aux autres. Certes la fougère voisine avec l’orchidée, mais leurs relations sont d’un tout autre ordre de complexité que les thèmes d’un poème ou les personnages d’un roman. Ainsi, les formes naturelles, dans l’ontogenèse comme dans la phylogenèse, restent relativement indépendantes des relations entre espèces, même si par exemple les proies et les prédateurs s’adaptent les uns aux autres. En outre, à la différence des formes naturelles, qui évoluent à des échelles temporelles différenciées et selon les modifications aléatoires de leur environ­nement, les formes sémiotiques se construisent différentiellement par discré­tisation9. La réflexion des linguistes a mis en évidence ce principe pour les phonèmes et il a été maintes fois confirmé expérimentalement, dès les années 1950, avec les études de Lieberman sur la perception catégorielle. Au risque d’en rester à une forme de binarisme jakobsonien, cela fut transposé par Pottier puis Greimas aux contenus des morphèmes (les sémèmes).

Bref, les formes sémiotiques ne peuvent jamais être caractérisées isolément et doivent toute leur « substance » aux autres formes avec lesquelles elles contrastent dans leur contexte et dans leur corpus immédiat, voire dans leur corpus lointain ou « intertexte »10. En somme, par ces deux spécificités, leur dédoublement structurel (leur « essence double ») et leur différentialité, les grandeurs sémiotiques restent éminemment métastables, parcourues par des déséquilibres constants, tant sur le plan du contenu que sur celui de l’ex­pression ; et leur énergie propre est en outre reprise et animée par la dyna­mique qui caractérise toute culture, et qu’engendrent continument ses contradictions internes et externes.

Détaillons les attendus épistémologiques de cette reconception de la sé­miosis, pour éclairer les avancées actuelles d’un structuralisme dynamique. On sait que les révolutions scientifiques, notamment en physique, de la thermodynamique à la théorie quantique, ont ruiné l’édifice de l’ontologie, récusant notamment le concept de substance et les postulats de la discrétion et de l’identité à soi des objets. Elles ont été réfléchies en philosophie, de Cas­sirer, dont un des premiers livres portait sur la physique quantique, jusqu’à Simondon, à qui l’on doit une théorie dynamique de l’individuation parfaitement compatible avec les grandes intuitions saussuriennes. À l’ob­jectivité postulée se substitue alors une objectivation construite dont la des­cription scientifique doit tenir compte pour problématiser ses objets. Aux diverses « formes symboliques » selon Cassirer, comme le langage, le mythe, le droit, correspondent ainsi des régimes d’objectivations spécifiques.

Simondon met fin aux apories de l’ontologie classique par une théorie non identitaire des étants : ils ne sont aucunement donnés mais résultent de processus d’individuation (Cf. Simondon 2013)11. La théorie de l’individu­ation décrit une dyna­mique des prises de forme qui met fin à la conception immarcescible des signes, comme à leur réduction à des choses parmi d’autres et déjà discrétisées.

Dérivée de Simondon, appuyée sur Saussure en linguistique et sur Leroi-Gourhan en anthropologie, la théorie de l’individuation récuse les principaux postulats de l’ontologie, comme la permanence des objets ou la séparabilité des formes et des substances.

La notion de métastabilité a été transposée par Simondon de la thermo­dynamique à une ontologie radicalement originale. Pour simplifier, un signe n’est pas « froid » et stable, mais « chaud » et métastable : il garde trace de son état préindividuel, quand il n’était pas distingué de son milieu, et il pointe vers son corpus d’élaboration qui constitue ce milieu, comme vers son corpus d’interprétation et de réélaboration.

La prise de forme qui configure le signe lui confère un statut ontologique particulier, puisqu’après sa création elle continue à diffuser les contradictions qui l’animent par de nouvelles prises de forme, ouvrant ainsi la lignée de ses reprises.

Dans ce cadre, on peut redéfinir la sémiosis par des opérations de transformation, qu’elles soient génétiques ou interprétatives. Elle apparaît non pas comme une instanciation logique (passage d’un type à une occur­rence) mais comme une prise de forme relevant d’une morphologie trans­formationnelle, celle des métamorphismes. Cette prise de forme est d’abord la conjonction entre un signifié et un signifiant, encore à l’état préindividuel, mais qui s’individuent par là.

Concrétisant la dualité entre contenu et expression, cette conjonction se trouve en outre sous la rection de la dualité langue/parole, et, au-delà, de la dualité masse/individu12. En outre, l’individuation du « signe de parole » (selon la formule saussurienne) s’élabore médiatement à partir de la langue comme champ lointain (ou ce que l’on nomme dans la théorie des systèmes dynamiques un espace de contrôle), alors que le champ immédiat du contexte (ou espace d’état) contraint ou du moins oriente tant la phonation comme geste élocutif que la « combinaison » comme geste sémantique.

Le signe combine et maintient en une unité paradoxale les contradictions qui traversent les champs saturés que sont les fonds sémantiques et expressifs sur lesquels il a pris forme. En milieu métastable, la prise de forme crée de multiples configurations, parmi lesquelles les configurations stables ne jouis­sent d’aucun privilège particulier13.

Une énergétique des signes doit tenir compte de deux champs de méta­stabilité, le champ interne du texte où ils se constituent à partir de germes structuraux et le champ externe du corpus : en amont le corpus génétique où le locuteur prélève et transforme des germes structuraux, et en aval le corpus herméneutique que les signes requièrent pour leur interprétation. Ces deux champs sont structurés par l’espace des normes qui assure la médiation entre la parole et la langue.

Ainsi le signe définit-il une double tension de formes et fait-il événement tant par le champ de force qui unit ses parties que par les contradictions nouvelles qu’il introduit.

Par rapport à des prises de forme dans des milieux physiques « simples », comme la cristallisation, la prise de forme sémiotique se trouve redoublée, puisqu’elle avance simultanément sur deux plans : la sémiosis s’instaure par un couplage de formes et de fonds sur les deux plans du contenu et de l’expression.

Cette configuration définit la teneur du signe. Elle est à son tour redou­blée par la configuration qui intéresse sa portée, c’est-à-dire l’articulation entre les pôles sémiotiques du point de vue et de la garantie, qui relèvent de la fonction transindividuelle du signe. L’articulation entre la teneur et la portée concrétise ainsi dans le signe les dualités constitutives de tous les objets ou performances culturelles – dont Saussure a esquissé une première théorie dans De l’essence double du langage.

La notion de champ saturé devient ici fondamentale. Avant la prise de forme sémiotique, les deux plans du langage sont parcourus de tensions en raison même du principe différentiel qui préside à la discrétisation de toutes les grandeurs linguistiques. Pour constituer un signe ou une grandeur sémio­tique quelconque, l’individuation est double, car c’est à partir de deux champs hétérogènes et sans concordance de phase que s’opère la sémiosis. Elle réalise ainsi une double transition de phase, sous l’effet de diverses forces, pour constituer deux parties homogènes alors identifiables comme l’expres­sion et le contenu du signe.

Les forces en jeu dans les transitions de phase (que la tradition gramma­ticale résumait à une « actualisation » restée mystérieuse) sont principalement : (i) les forces qui saturent les champs, au premier rang desquelles les forces de différenciation qui conduiront à l’individuation des oppositions phoniques et sémantiques ; (ii) les forces issues du contexte anté­rieur, voire à l’écrit du contexte ultérieur.

La dualité entre paradigme et syntagme trouve ici les médiations néces­saires, puisque le signe n’est jamais isolé et ne passe de l’état préindividuel à l’état individualisé que si le contexte active sa discrétisation. Ainsi, les par­cours génétiques et interprétatifs élémentaires peuvent-ils être décrits par les forces à l’œuvre dans la prise de forme. On a pu détailler comment les processus d’assimilation et de dissimilation en jeu dans les différenciations : les grandeurs minimales résultent de processus de discrétisation et de stabili­sation temporaire dans le son comme dans le sens, si bien qu’il serait illusoire de postuler un inventaire des sèmes ou de phèmes immédiatement identi­fiables dans le flux sémantique ou phonique de la parole. En outre, les régimes de constitution et de dissolution des formes à partir des fonds séman­tiques et expressifs se rapportent à des phases de sommation et de diffusion.

Comme tout résultat métastable d’un processus d’individuation, le signe correspond à un minimum local d’énergie, mais sa création même l’a pourvu d’une énergie d’activation et maintient ainsi la tension qui lui permettra des transformations ultérieures. Toute grandeur sémiotique est en effet méta­stable en un sens particulier : puisqu’elle est purement différentielle, il suffit de modifier son paradigme, son contexte ou son corpus pour qu’elle se modifie avec les relations qui la constituent. Aussi ne parvient-elle jamais à un état stable, puisqu’elle figure toujours dans un système et un corpus en évolution. Sa répétition reste impossible, car un signe n’est perçu comme tel que dans un contexte de production ou d’interprétation, c’est-à-dire de re­production, comprise comme recréation.

Il faut enfin introduire une distinction entre les variations aléatoires qui affectent toute occurrence considérée comme un hapax14 et les variations convergentes qui procèdent d’un projet et concourent à une prise de forme nouvelle, d’où la nécessité d’élaborer la théorie des transformations des formes et des fonds sémantiques et expressifs.

6 | Pour en finir avec une damnatio ?

L’ampleur et l’intérêt de l’œuvre de Cassirer restent largement sous-estimés15, alors même qu’elle serait à même d’inspirer le renouveau épisté­mologique dont les sciences de la culture ont le plus grand besoin. Cette œuvre a pu sembler trop érudite ou trop soucieuse de la complexité, trop éloignée des anecdotes et des effets rhétoriques de la dialectique décon­structive ; trop distante des idéalités hiératiques qui sont devenues des icônes dans les milieux intellectuels, comme le Corps, le Pouvoir, le Genre, l’Occi­dent, l’État d’exception, etc. S’appuyant sur des corpus oubliés, en des lan­gues diverses, elle ne pourrait être véritablement débattue qu’en se plongeant à nouveau dans ces corpus.

À vrai dire, la personne et le nom même de Cassirer font l’objet d’une sorte de damnatio depuis la rencontre de Davos avec Heidegger en 1929. Soigneusement organisée par Heidegger qui s’entourait du groupe soudé de ses disciples, qu’il présentait alors comme une « troupe d’assaut » (Stosstrupp), cette journée des dupes tourna au guet-apens. Si les aspects antisémites restèrent implicites, ils furent parfaitement perçus, comme en témoignent les mémoires de Toni Cassirer. D’emblée, l’école heideggérienne fit chorus pour claironner la défaite théorique de Cassirer et cette légende se transmit pieuse­ment jusqu’à nos jours. Pour Heidegger, Cassirer représentait en effet un triple danger. (i) Il était le premier universitaire de famille juive à être nommé recteur, alors que dès 1916 Heidegger s’indignait de « l’enjuivement » (Ver­judung) croissant des universités allemandes ; (ii) il était un philosophe des sciences reconnu, alors que Heidegger, exécrant toute rationalité, récusait la science au motif qu’elle « ne pense pas » (denkt nicht) ; (iii) enfin Cassirer, dans ses travaux sur les bouleversement contemporains des sciences, notam­ment son livre sur Einstein, tirait les conséquences philosophiques de la dissolution de l’ontologie classique, alors que Heidegger en instrumentait inlas­sablement les catégories principales à l’appui de son idéologie iden­titaire16.

Cette polémique biaisée esquivait l’essentiel, mais a suffi à justifier un coup de force historiographique, pour accréditer une division de principe entre philosophie « continentale » et philosophie « analytique ». L’école hei­deggérienne, de Gadamer à Vattimo et Derrida, prétendit représenter au mieux, voire sans reste, la philosophie continentale, renvoyant tout autre courant de pensée à des ténèbres rationalistes et nord-américaines. Cette frontière fantômatique aurait tout aussi bien pu passer cependant au sein même de la philosophie allemande (beaucoup de ces « américains » comme Carnap – défini comme tel par Heidegger — n’étaient d’ailleurs que des exilés) et autrichienne (la philosophie dite analytique a été fondée et illustrée par des auteurs comme Bolzano, Brentano, Wittgenstein, Carnap, Schlick – assassiné par les nazis).

La damnatio se poursuivit dans le silence. Cependant Gadamer, disciple préféré et successeur de Heidegger, a cherché à délégitimer la recherche de Cassirer à partir du langage. Il écrit ainsi dans Vérité et méthode : « La question se pose en effet de savoir si le concept de langue, sur lequel se fondent la linguistique moderne et la philosophie du langage, correspond bien aux données actuelles du problème. On a récemment et à juste titre fait valoir dans les milieux linguistiques que le concept moderne de langue présuppose une conscience de langue qui est elle-même un résultat de l’histoire et qui ne s’applique pas au début du processus historique, en particulier à ce qu’était la langue chez les Grecs » (1960, trad. fr., Paris, Seuil, 1996, p. 426). À supposer que les Grecs, ainsi essentialisés, n’aient pas disposé du concept moderne de langue, en quoi cela le délégitimerait-il ? Gadamer semble présupposer ainsi, à la suite de Heidegger, une connaissance originaire indépassable17. Gadamer poursuit en jetant le doute sur la notion de forme, confondant délibérément la forme, en tant qu’elle serait opposée à la sub­stance et l’objet d’une linguistique formelle, et la forme symbolique telle qu’elle est définie par Cassirer : « … la linguistique et la philosophie du langage présupposent dans leur travail que la forme de la langue est leur thème unique. Le concept de forme est-il bien à sa place ici ? La langue est-elle vraiment une « forme symbolique » comme l’a dit Cassirer? Est-ce qu’on rend ainsi justice à son caractère unique qui consiste en ce que la dimension langagière englobe, pour sa part, tout ce que Cassirer nomme par ailleurs « forme symbolique » c’est-à-dire le mythe, l’art, le droit, etc. ? » (ibid., p. 427). Si Gadamer dans sa question rhétorique confond ainsi la langue et le langage, c’est pour faire peser un soupçon de formalisme sur le concept même de forme symbolique, et surtout pour éluder la dimension sémiotique des formes symboliques, dont le langage n’est qu’un exemple. Elle menace en effet les prérogatives du Geist, celui des « sciences de l’esprit », comme celui que brandissait Heidegger en 1933 dans le Discours de rectorat.

L’enjeu n’est pas seulement philosophique, mais aussi politique. Cassirer a développé une œuvre de philosophie politique notable et pourtant peu connue. Il représente authentiquement les lumières contemporaines, non seulement par son encyclopédisme scientifique mais aussi pour son action en faveur de la démocratie bien avant la prise du pouvoir par Hitler. Son dernier livre, Le mythe de l’État, paru après sa mort, articule une critique serrée du romantisme politique qui culmina dans le nazisme et fait d’une théorie rationnelle de l’état une garantie contre l’irruption toujours sanglante du mythe dans l’histoire. Ici encore, la pensée de Cassirer reste plus que jamais nécessaire.

N.B. — Cette étude prend sa source dans notre préface à Cassirer, Lo strutturalismo nella linguistica moderna, Rome, Luca Sossella, traduction par Gianfranco Marrone, pp. 7-48, à paraître.

Footnotes

1 Cela lui confère une dimension presque testamentaire ou du moins commé­morative d’autant plus émouvante que Cassirer, exilé aux États-Unis, voisinait dans ce même numéro avec Roman Jakobson et Claude Lévi-Strauss, réfugiés eux-aussi. La contribution inaugurale de Lévi-Strauss s’intitulait : « L’analyse struc­turale en linguistique et en anthropologie » (Ibidem, 1-12). Ce numéro inaugural fit date, comme une sorte de manifeste du structuralisme, d’autant plus que selon plusieurs auteurs, comme Muriel van Vliet et Pierre Caussat, ce fut peut-être la première fois qu’apparut, forgé par Cassirer, le terme même de structuralisme.

2 À l’époque dite du « structuralisme », dans les années 1965-1970, on a prodigué des cours de linguistique aux littéraires, mais il ne serait pas moins judicieux à présent de dispenser des cours de littérature aux linguistes.

3 Pour un développement, on pourra au besoin consulter l’épilogue de Rastier 2015.

4 Le kantisme peut toutefois contribuer à l’édification de la sémiotique, et le regretté Tullio De Mauro (1969, 69 ; p. 64 dans l’édition italienne originale) relève justement deux passages cruciaux, celui qui évoque le schématisme dans l’Analytique des principes et le §59 de la Critique de la faculté du juger.

5 Cela rappelle Humboldt : « Si étonnante est dans la langue l’individuation au sein de la convergence universelle qu’il est tout aussi juste de dire que le genre humain en entier ne parle qu’une seule langue que de dire que chaque homme possède la sienne en propre » (Humboldt,1974, 188).

6 Voir notamment Cassirer 1907 et 1921.

7 Voir Philosophie der symbolischen Formen, Berlin, Bruno Cassirer. Première partie : Die Sprache, 1923. Deuxième partie : Das mythische Denken, 1925. Troisième partie: Phänomenologie der Erkenntnis, 1929.

8 Bühler fait ici preuve d’une enviable perspicacité. Dans l’étude de Cassirer, Saussure n’est mentionné qu’une fois et comme incidemment. Certes, en 1945, hors des spécialistes de l’indo-européen, il n’était connu que par un Cours posthume compilé par des collègues. Il a regagné une grande importance avec l’essor de la sémiotique (à partir des années 1965) et la patiente reconstruction de ses œuvres par Godel, De Mauro, Engler, Bouquet notamment ; enfin avec la découverte en 1996 du manuscrit sur L’essence double du langage.

9 Par exemple, les personnages d’un roman, Emma, Rodolphe, Charles font malgré eux système à leur manière et ne seraient rien les uns sans les autres ; alors que la fougère précéda l’orchidée pendant des centaines de millions d’années …

10 Cela écarte au demeurant les hypothèses universalistes qui, encore chez Grei­mas (1966), supposaient qu’une combinatoire de quelques dizaines de sèmes puisse engendrer des millions de sémèmes.

11 Pour un développement, voir Rastier 2016, conclusion.

12 Saussure note à ce propos : « La langue est consacrée socialement et ne dépend pas de l’individu. Est de l’Individu, ou de la Parole : a) Tout ce qui est Phona­tion, b) tout ce qui est combinaison – tout ce qui est Volonté » (2002, 194). Les dualités sont des forces qui parcourent tout champ linguistique et plus généralement sémiotique.

13 Je suis ici Simondon, 2013, 556.

14 Saussure donne l’exemple illustre de la répétition Messieurs ! Messieurs !, où chaque occurrence diffère par sa position, son intonation, etc.

15 Par exemple, en France, il aura fallu attendre 49 ans pour que soit traduit le premier tome de la Philosophie des formes symboliques, 58 ans pour La philosophie des Lumières, 67 pour Substance et fonction, 78 pour Le problème de la connaissance. Toutefois, un regain d’intérêt se fait jour, dont témoigne notamment la remar­quable synthèse de Jean Lassègue (2016).

16 À ce propos, Emmanuel Faye a récemment démontré comment la première page de Sein und Zeit réécrit antinomiquement la première page de la Philosophie des formes symboliques.

17 Au demeurant, le concept moderne de langue doit encore beaucoup aux Grecs, notamment aux Stoïciens, et la Technê Grammatikê de Denys le Thrace a inauguré l’inventaire des catégories grammaticales que l’on retrouve de Priscien à Chomsky, dans un ordre resté invariable.

References

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