Benveniste réfugié en Suisse: une lettre inédite (BGE Ms.fr. 1999)

pp.1-9

https://doi.org/10.19079/actas.2017.1.1

ISO 690

CHIDICHIMO, Alessandro. Benveniste réfugié en Suisse. In: Acta Structuralica, 2017, 2, pp.1-9 [http://doi.org/10.19079/acta.2017.1.1]

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CHIDICHIMO, A. (2017). Benveniste réfugié en Suisse. Acta Structuralica. 2, pp.1-9. [http://doi.org/10.19079/acta..1.1]

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CHIDICHIMO, Alessandro. "Benveniste réfugié en Suisse." Acta Structuralica, vol.22017, pp.1-9. [http://doi.org/10.19079/acta..1.1]

Abstract

Full Text

1Innombrables sont les vicissitudes auxquelles Benveniste a dû faire face durant les années de la deuxième guerre mondiale. D’abord la guerre en tant que soldat, puis prisonnier pour 18 mois dans plusieurs camps, ensuite l’évasion et la fuite vers le sud de la France pour s’installer à Lyon. Après le 11 novembre 1942, les nazis commençaient à occuper la zone libre située au sud de la ligne de démarcation2. Rester aurait signifié subir la persécution des lois raciales et l’extermination systématique des juifs pratiquée par les occupants. Benveniste est encore une fois obligé de s’enfuir, d’abord à Les Houches, proche de Chamonix, et enfin vers la Suisse. De la période que Benveniste a passé en Suisse on connaît peu de choses : il n’y a pas de recherche consacrée à ce sujet et surtout pas une qui présente les documents et les pièces à conviction du cas3. Et notamment, son réseau suisse durant cette période n’a jamais ou très peu été analysé, de même que ses possibles rencontres, les échanges avec les linguistes genevois de l’école saussurienne par exemple, mais aussi avec d’autres auteurs et intellectuels des divers domaines du savoir et, par conséquent, les possibles influences et contacts entre Benveniste et la nombreuse communauté fribourgeoise des réfugiés4.

Je publie ici un premier document dans le cadre d’une recherche plus ample concernant la période suisse de Ben­veniste et l’engagement politico-social des linguistes gene­vois durant la première moitié du XX siècle, qui sera publiée prochainement (cf. Chidichimo 2015 & 2017). Il s’agit d’une lettre adressée par le Père Jean de Menasce (1902-1973), ancien élève de Benveniste à Paris5 et à ce moment-là professeur de missiologie à l’Université de Fribourg, à la Société Genevoise de linguistique (BGE Ms.fr. 1999) représentée par son président de l’époque, Albert Ch. Sechehaye (1870-1946), et par le président honoraire Charles Bally (1865-1947). Quelques années plus tôt (1940), en effet, la Société Genevoise de linguistique (SGL) venait d’être consti­tuée à Genève, avec Sechehaye président et Bally président honoraire, deux élèves de Ferdinand de Saussure (1857-1913) et éditeurs du Cours de linguistique générale, mais aussi avec les linguistes Henri Frei (1899-1980) et Serge Karcevski (1884-1955) qui étaient désormais installés à Genève après leurs pérégrinations, respectivement, entre la Chine et le Japon, et la Russie, la France et Prague6. Au moment où de Menasce écrit aux genevois, Benveniste se trouvait déjà en Suisse, interné dans un camp d’accueil pour les réfugiés à Genève7.

Après s’être assuré que Benveniste ne risquait pas le refoulement, de Menasce prend contact avec la SGL pour faire sortir Benveniste du camp8. Pour atteindre ce but il faut qu’une ville l’accueille et lui donne la possibilité de résidence. Genève avait refusé l’hospitalité à Benveniste, quoiqu’il y eût la possibilité d’être hébergé chez un ami tel que Marius Jaquet, instituteur genevois ; Fribourg se dit d’accord pour l’accueillir, mais à condition qu’il puisse garantir le chiffre considérable de 2000 francs suisses, une sorte de caution pour faire face à d’éventuels frais médicaux. C’est pour essayer de recueillir cette somme que de Menasce s’adresse aux linguistes genevois. L’opération de de Menasce réussira et Benveniste pourra le rejoindre à Fribourg. Bally, comme on peut le lire dans les échanges avec Benveniste de la même période, a joué un rôle pour soutenir son collègue9. Bally n’était pas nouveau à ce genre d’intervention en faveur des collègues en danger à cause des lois raciales des années 30, pour des raisons politiques et, en général, pour aider les linguistes en difficulté. Dans la correspondance de Bally, on retrouve d’autres traces de l’engagement de Bally pour aider Leo Spitzer (1887-1960), qui par la suite se réfugiera en Turquie, puis aux États-Unis, ou Giuliano Bonfante (1904-2005), qui se réfugiera aussi aux États Unis, ou encore Petar Guberina (voir supra). Si nous avons les témoignages à propos de Bally, il faut dire que Sechehaye en faisait autant. Il n’hésitait pas à venir au secours des collègues à travers la politique académique et il allait s’engager publiquement en tant que rédacteur, puis directeur du journal L’Essor (Fryba-Réber 1995-96)10. Les points de vue théoriques discordants des années précédentes entre les linguistes genevois et Benveniste ne trouvent clairement pas de place à ce moment11. Émile Benveniste demeurera en Suisse, à Fribourg, en tant que réfugié israélite du 19 avril 1943 jusqu’à l’automne 1944, précisément le 11 octobre 1944, quand il rentra à Paris pour recommencer, enfin, à enseigner la linguistique.

[Lettre du Père de Menasce au président de la Société Genevoise de Linguistique12]

Albertinus Fribourg

Ce 15 mai 1943

Monsieur et cher collègue,

Je me permets de vous écrire au sujet de notre ami M. Benveniste dont j’ai été autrefois l’élève aux Hautes Études et que je m’efforce de faire relâcher afin de lui procurer la possibilité de travailler à loisir. Voici, après bien de péripéties, où en sont les choses : A Fribourg, la Police est enfin résolue à l’accepter, grâce à l’intervention de quelqu’un qui veut bien le loger et qui a obtenu d’une autre maison qu’on lui assure sa nourriture : tout ceci pour trois mois, c’est à dire le temps de se retourner13. La seule affaire qui suspend l’exécution de ce plan est qu’il s’agit de trouver une caution de 2000 francs exigée par la Commune pour le cas où l’intéressé tomberait malade14. Cette somme ne serait pas touchée autrement, mais c’est malheureusement une condition sine qua non de l’autorisation que nous désirons obtenir. Croyez-vous qu’en se groupant à plusieurs, on parvienne à réunir cette somme? Les linguistes ne sont pas d’ordinaire de gens riches et pour ma part ma qualité de religieux m’empêche de disposer de quoi que ce soit ; mais il y a certainement en Suisse des savants qui connaissent et apprécient notre ami et qui pourraient par eux-mêmes ou par d’autres, réunir cette énorme somme. Puis-je vous demander votre avis sur la question et la voie que je vous me conseillez de suivre ?

L’alternative serait de faire une nouvelle démarche auprès des autorités genevoises qui ont déjà refusé le visa d’entrée à Benveniste, mais qui, je crois, n’exigent pas de cautionnement pour cause de maladie éventuelle ; M. Jaquet serait prêt à héberger son ami (mais il semble qu’il ne soit pas en mesure de l’aider autrement au point de vue financier)15. De toutes façons, il serait sans doute difficile d’amener les autorités genevoises à revenir sur leur décision, et il serait dommage, étant donné la bonne volonté de Fribourg, de n’en pas pro­fiter. Si vous préférez communiquer avec moi par télé­phone, vous pouvez me téléphoner après 20h au 1802 Fribourg.

Excusez la liberté que j’ai prise de vous importuner et veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments de respect

p. P. de Menasce op. prof. à l’Université !

Footnotes

  1. Je remercie sincèrement Mme Irène Fenoglio pour son avis savant sur cette recherche, le personnel du Département des manuscrits de la Bibliothèque de Genève pour son travail impeccable, Mme Marina Machì pour la révision du texte. Première parution de ce texte: 2015, « Benveniste réfugié en Suisse : une lettre inédite (BGE Ms.fr. 1999) », Item [en ligne: http://www.item.ens.fr/upload/Chidichimo_Benveniste_refugie_en%20Suisse.pdf]
  2. La ligne de démarcation durant la deuxième guerre mondiale pendant le régime de Vichy était la ligne qui séparait la zone occu­pée par les allemands et la zone libre.
  3. Au passage en Suisse de Benveniste ne sont consacrées que quel­ques lignes. Le texte qui donne le plus d’informations est l’esquisse de biographie de Benveniste rédigée par Georges Redard (1922-2005) et qui a été publiée posthume par Coquet et Fenoglio 2012. Redard ne cite pas non plus de documents ou d’autres sources orales vérifiables. Malkiel (1992) retrace les mésaventures de Benveniste, mais sans donner non plus d’indications à propos des documents utilisés. On peut imaginer que des informations se sont transmises oralement étant donnée la proximité des auteurs avec l’acteur Ben­veniste et d’autres témoins (cf. aussi Bader 1999).
  4. Le lien le plus connu et qui se maintiendra lors les années suivantes est celui avec Gianfranco Contini (1912-1990). Ecrivain, philologue et critique littéraire, en 1938 il est appelé à l’Université de Fribourg à occuper la chaire de philologie romane en succédant à Bruno Migliorini (1896-1975). Contini publiera des souvenirs à propos de Benveniste et de leur rencontre et amitié fribourgeoise (Contini 1988, 1989, 1998).
  5. De Menasce avait suivi les cours de Benveniste à l’École des Hautes Études dans les années 1935-1938 (Annuaire École Hautes Études 1936-1939). A propos de Jean de Menasce cf. Levy 2010.
  6. Le premier comité nominé lors de l’assemblée constituante du 21 décembre 1940 se composait de Bally président, Sechehaye vice-président, Léopold Gautier (1894-1971) trésorier, Frei secrétaire et Karcevski. Lors de la première séance le 25 janvier 1941, Bally renonce à la présidence pour des raisons de santé et ce sera Sechehaye qui prendra sa place, lorsque Bally deviendra président honoraire. Dans la même séance Samuel Baud-Bovy (1906-1986) sera élu membre du comité et à partir de la séance du 31 janvier Karcevski sera le vice-président (Cahiers Ferdinand de Saussure, 1, 1941, p. 8-30).
  7. Benveniste sera hôte dans divers camps d’accueil en Suisse avant de récupérer la liberté.
  8. Le linguiste Petar Guberina (1913-2005) eut un sort différent : on sait qu’il a été réfugié dans le camp de Finhaut dans le Valais (BGE Ms.fr. 5009, f.7, brouillon par Bally au directeur des camps de travail, 31 janvier 1945 ; et BGE Ms.fr. 5002, f.243, correspondance entre Guberina et Bally, 6 mai 1945).
  9. Les seuls échanges entre Benveniste et Bally enregistrés dans les archives bien documentés de Bally se réfèrent à cette période. Par contre, nous ne trouvons pas de correspondance antérieure à la présence de Benveniste en Suisse.
  10. Sechehaye dirigea le journal L’Essor à partir de 1933 et jusqu’en 1943. Sechehaye, en tant que directeur, ouvrait une période de débats religieux et politiques en donnant de la place dans ses colonnes aux positions les plus diverses et stimulant ainsi la discussion (Schmitt 1980). Il n’hésite pas à exprimer des idées fortes à travers ses éditoriaux, par exemple en critiquant le choix de l’Université de Lausanne d’assigner un doctorat honoris causa à Benito Mussolini (1883-1945) (Sechehaye 1937).
  11. Cf. Benveniste 1939, Sechehaye, Bally, Frei 1940-41.
  12. BGE Ms.fr. 1999/2
  13. Il s’agit de François Esseiva (1905-1967), avocat et directeur de la Bibliothèque Cantonale et Universitaire de Fribourg (BCU) et président de la commission de la bibliothèque (Troxler 2003).
  14. 2000chf constituait à l’époque un chiffre considérable. Comme on peut le lire dans le Rapport sur les réfugiés durant la deuxième guerre mondiale (Flückiger, P. et Bagnoud, G., 2000), une des possi­bilités pour être relâchés des camps de travail et d’accueil était de démontrer que l’on pouvait subvenir à ses besoins à ses propres frais.
  15. Il s’agit de Marius Jaquet, instituteur genevois, élu membre de la Société Genevoise de linguistique à l’assemblée du 15 mai 1943 (BGE Ms.fr 5023/b, f.41 et BGE Ms.fr. 1999/2.

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