Benveniste réfugié en Suisse: une lettre inédite (BGE Ms.fr. 1999)

1Innombrables sont les vicissitudes auxquelles Benveniste a dû faire face durant les années de la deuxième guerre mondiale. D’abord la guerre en tant que soldat, puis prisonnier pour 18 mois dans plusieurs camps, ensuite l’évasion et la fuite vers le sud de la France pour s’installer à Lyon. Après le 11 novembre 1942, les nazis commençaient à occuper la zone libre située au sud de la ligne de démarcation2. Rester aurait signifié subir la persécution des lois raciales et l’extermination systématique des juifs pratiquée par les occupants. Benveniste est encore une fois obligé de s’enfuir, d’abord à Les Houches, proche de Chamonix, et enfin vers la Suisse. De la période que Benveniste a passé en Suisse on connaît peu de choses : il n’y a pas de recherche consacrée à ce sujet et surtout pas une qui présente les documents et les pièces à conviction du cas3. Et notamment, son réseau suisse durant cette période n’a jamais ou très peu été analysé, de même que ses possibles rencontres, les échanges avec les linguistes genevois de l’école saussurienne par exemple, mais aussi avec d’autres auteurs et intellectuels des divers domaines du savoir et, par conséquent, les possibles influences et contacts entre Benveniste et la nombreuse communauté fribourgeoise des réfugiés4.

Je publie ici un premier document dans le cadre d’une recherche plus ample concernant la période suisse de Ben­veniste et l’engagement politico-social des linguistes gene­vois durant la première moitié du XX siècle, qui sera publiée prochainement (cf. Chidichimo 2015 & 2017). Il s’agit d’une lettre adressée par le Père Jean de Menasce (1902-1973), ancien élève de Benveniste à Paris5 et à ce moment-là professeur de missiologie à l’Université de Fribourg, à la Société Genevoise de linguistique (BGE Ms.fr. 1999) représentée par son président de l’époque, Albert Ch. Sechehaye (1870-1946), et par le président honoraire Charles Bally (1865-1947). Quelques années plus tôt (1940), en effet, la Société Genevoise de linguistique (SGL) venait d’être consti­tuée à Genève, avec Sechehaye président et Bally président honoraire, deux élèves de Ferdinand de Saussure (1857-1913) et éditeurs du Cours de linguistique générale, mais aussi avec les linguistes Henri Frei (1899-1980) et Serge Karcevski (1884-1955) qui étaient désormais installés à Genève après leurs pérégrinations, respectivement, entre la Chine et le Japon, et la Russie, la France et Prague6. Au moment où de Menasce écrit aux genevois, Benveniste se trouvait déjà en Suisse, interné dans un camp d’accueil pour les réfugiés à Genève7.

Après s’être assuré que Benveniste ne risquait pas le refoulement, de Menasce prend contact avec la SGL pour faire sortir Benveniste du camp8. Pour atteindre ce but il faut qu’une ville l’accueille et lui donne la possibilité de résidence. Genève avait refusé l’hospitalité à Benveniste, quoiqu’il y eût la possibilité d’être hébergé chez un ami tel que Marius Jaquet, instituteur genevois ; Fribourg se dit d’accord pour l’accueillir, mais à condition qu’il puisse garantir le chiffre considérable de 2000 francs suisses, une sorte de caution pour faire face à d’éventuels frais médicaux. C’est pour essayer de recueillir cette somme que de Menasce s’adresse aux linguistes genevois. L’opération de de Menasce réussira et Benveniste pourra le rejoindre à Fribourg. Bally, comme on peut le lire dans les échanges avec Benveniste de la même période, a joué un rôle pour soutenir son collègue9. Bally n’était pas nouveau à ce genre d’intervention en faveur des collègues en danger à cause des lois raciales des années 30, pour des raisons politiques et, en général, pour aider les linguistes en difficulté. Dans la correspondance de Bally, on retrouve d’autres traces de l’engagement de Bally pour aider Leo Spitzer (1887-1960), qui par la suite se réfugiera en Turquie, puis aux États-Unis, ou Giuliano Bonfante (1904-2005), qui se réfugiera aussi aux États Unis, ou encore Petar Guberina (voir supra). Si nous avons les témoignages à propos de Bally, il faut dire que Sechehaye en faisait autant. Il n’hésitait pas à venir au secours des collègues à travers la politique académique et il allait s’engager publiquement en tant que rédacteur, puis directeur du journal L’Essor (Fryba-Réber 1995-96)10. Les points de vue théoriques discordants des années précédentes entre les linguistes genevois et Benveniste ne trouvent clairement pas de place à ce moment11. Émile Benveniste demeurera en Suisse, à Fribourg, en tant que réfugié israélite du 19 avril 1943 jusqu’à l’automne 1944, précisément le 11 octobre 1944, quand il rentra à Paris pour recommencer, enfin, à enseigner la linguistique.

[Lettre du Père de Menasce au président de la Société Genevoise de Linguistique12]

Albertinus Fribourg

Ce 15 mai 1943

Monsieur et cher collègue,

Je me permets de vous écrire au sujet de notre ami M. Benveniste dont j’ai été autrefois l’élève aux Hautes Études et que je m’efforce de faire relâcher afin de lui procurer la possibilité de travailler à loisir. Voici, après bien de péripéties, où en sont les choses : A Fribourg, la Police est enfin résolue à l’accepter, grâce à l’intervention de quelqu’un qui veut bien le loger et qui a obtenu d’une autre maison qu’on lui assure sa nourriture : tout ceci pour trois mois, c’est à dire le temps de se retourner13. La seule affaire qui suspend l’exécution de ce plan est qu’il s’agit de trouver une caution de 2000 francs exigée par la Commune pour le cas où l’intéressé tomberait malade14. Cette somme ne serait pas touchée autrement, mais c’est malheureusement une condition sine qua non de l’autorisation que nous désirons obtenir. Croyez-vous qu’en se groupant à plusieurs, on parvienne à réunir cette somme? Les linguistes ne sont pas d’ordinaire de gens riches et pour ma part ma qualité de religieux m’empêche de disposer de quoi que ce soit ; mais il y a certainement en Suisse des savants qui connaissent et apprécient notre ami et qui pourraient par eux-mêmes ou par d’autres, réunir cette énorme somme. Puis-je vous demander votre avis sur la question et la voie que je vous me conseillez de suivre ?

L’alternative serait de faire une nouvelle démarche auprès des autorités genevoises qui ont déjà refusé le visa d’entrée à Benveniste, mais qui, je crois, n’exigent pas de cautionnement pour cause de maladie éventuelle ; M. Jaquet serait prêt à héberger son ami (mais il semble qu’il ne soit pas en mesure de l’aider autrement au point de vue financier)15. De toutes façons, il serait sans doute difficile d’amener les autorités genevoises à revenir sur leur décision, et il serait dommage, étant donné la bonne volonté de Fribourg, de n’en pas pro­fiter. Si vous préférez communiquer avec moi par télé­phone, vous pouvez me téléphoner après 20h au 1802 Fribourg.

Excusez la liberté que j’ai prise de vous importuner et veuillez croire, Monsieur, à mes sentiments de respect

p. P. de Menasce op. prof. à l’Université !